Acte II - chapitre VI : Les oubliés d'aujourd'hui

On ne détient pas le commun : on le tient pour ceux qui viennent. Regardons-les, enfin, ces “ceux qui viennent”.

Car toute assemblée qui décide est plus peuplée qu'il n'y paraît. Autour de la table siègent les présents : ceux qui parlent, qui votent ou consentent, qui portent la charge du jour. Mais la décision déborde ce petit cercle de voix, elle déborde de toutes parts, elle engage ceux qui ne sont pas encore nés, qui hériteront du sol que nous laissons, du climat que nous fabriquons, des dettes que nous contractons en leur nom sans qu'ils n'aient rien signé. Elle engage le vivant : la rivière en contrebas, l'abeille, la forêt, l'humus : tout ce qui peuple le territoire dont nous délibérons, et qui n'a, dans nos institutions, pas même le statut précaire d'un mineur ou d'un étranger. Le statut de rien. Décor. Ressource. Extériorité. Deux silences pèsent sur chaque décision, et la décision, jamais, ne leur rend la parole. Nous avons appris à parler par-dessus eux comme s'ils n'étaient que du vide.

On désire pour soi. Pour les siens. Pour le temps qu'on a devant soi. Comment ce qui part de l'ego, au sens le plus étroit du mot, pourrait-il s'étendre à ceux qui le suivront sans jamais lui appartenir, à ceux qui ne parleront jamais sa langue ? Le souci des générations futures, le respect du vivant : de si beaux mots, et qui ne pèsent rien tant qu'ils restent des mots. Ils n'ont jamais retenu aucune main. Pire : ils sont devenus le vocabulaire favori de ceux qui détruisent le plus. Aucune entreprise ne publie de rapport sans jurer fidélité aux générations à venir et à la biodiversité, juste avant d'éventrer une forêt par une coupe rase. Le souci abstrait est la politesse que l'extraction se paie à bon compte. Si les absents doivent compter un jour, ce ne sera pas parce qu'on aura juré de les aimer. Ce sera parce qu'on aura rendu impossible de les oublier.

Commençons par les premiers : les absents du temps.

Il existe, au cœur de notre économie, un geste si bien admis qu'on ne le voit même plus. L'actualisation. On décide qu'une chose vaut moins demain qu'aujourd'hui, qu'un dommage lointain, ramené à présent, ne pèse presque rien. Cent cinquante ans de préjudice, passés à la moulinette d'un taux, ressortent poussière : une poussière qu'aucune décision rationnelle n'a de raison de retenir. Ce n'est pas un détail technique. C'est une métaphysique déguisée en arithmétique, et elle dit ceci : l'avenir est une terre lointaine et pauvre, on peut en extraire les ressources sans contrepartie, puisque ses habitants ne se plaindront jamais. J'appelle cela l'extractivisme temporel : le même geste que la mine, transposé du sol au temps. On creuse le futur comme on a creusé Chuquicamata : en tenant pour gratuit ce que personne, ici, maintenant, n'est là pour défendre. Cette dette, climatique, nucléaire, pédologique, n'est pas un emprunt. Un emprunt suppose un prêteur qui consent. Ceci est un prélèvement sur des absents qui n'ont rien prêté, et à qui l'on ne rendra rien.

Hans Jonas a trouvé la formule : agis de telle sorte que tes actions soient compatibles avec la permanence d'une vie humaine authentique sur terre. Non pas une prudence de plus, ajoutée aux anciennes. Une refonte de la règle elle-même, pour qu'elle vise, pour la première fois, des humains qui ne sont pas encore là. L'idée est juste. Elle a un défaut : elle reste un vœu. Elle demande qu'on se sente responsable, et ce sentiment ne résiste pas à la première urgence du présent.

Une règle, alors, plutôt qu'un sentiment de plus, et cette règle, la sagesse des Iroquois l'avait instituée : ne rien décider sans peser l'effet de la décision sur la septième génération à venir. Là, l'absent n'est plus invoqué : il est convoqué. Il entre dans la procédure. Il devient une contrainte qui s'exerce avant que la main ne se referme, et non un remords qui vient après, trop tard, pour rien. Toute la différence est là, entre une morale qu'on prêche et une présence qu'on institue. Et c'est cette présence, non le serment, que la loi devra plus loin tailler dans le bois.

L'enfant pas-encore-né est une absence de temps, non d'espèce : il n'est pas là, mais il sera, il sera un humain comme nous, et cette seule ressemblance me suffit pour l'imaginer sans naïveté. Je peux me demander ce que j'aurais voulu qu'on m'ait laissé, puisqu'il aura, comme moi, un corps, des besoins, une vie à mener. Son silence n'est qu'un retard. Un jour il parlera, et il jugera.

Le vivant, lui, ne m'oppose pas un retard, mais une altérité. Il n'est pas absent : il est là, sous nos pieds, autour de nos maisons, plus présent que nous ne le serons jamais. Mais je ne peux pas me mettre à la place de la rivière comme je me mets à la place de mon arrière-petit-fils. Je ne sais rien de ce que veut une rivière, de ce dont a besoin une forêt, de comment vit une colonie d'abeilles : leur mode d'existence m'est étranger plus encore que celui de mes descendants ne pourrait l'être. Le premier silence demande qu'on imagine, aidé d'une ressemblance qui ne trompe pas. Le second demande qu'on renonce à imaginer tout à fait : et qu'on apprenne, plus humblement, une autre patience : écologique, attentive, faite d'observation plutôt que de projection.

Edgar Morin appelait cela la Terre-Patrie : cette appartenance d'un autre ordre, qui ne remplace pas les attachements locaux mais les inscrit dans une solidarité à travers les générations. Ces deux silences, le non-né et le vivant, sont les deux visages de ce que nous avons exclu en croyant décider seuls, dans une pièce qui s'arrête à la porte.

Car le vivant, dans nos institutions, n'existe pas. Il y figure tout au plus comme objet : ressource à gérer, patrimoine à protéger, service à comptabiliser, jamais comme partie à la décision. C'est l'héritage d'un long partage, celui qui a coupé le monde en deux moitiés étanches : les sujets, nous, qui pensons, parlons, décidons ; les objets, tout le reste, simple matière disponible. Ce partage n'a rien d'universel. D'autres cultures ne l'ont jamais tracé. D'autres manières d'habiter le monde ont tenu la forêt pour une présence, le fleuve pour un être, la montagne pour un interlocuteur, non par naïveté, mais parce qu'elles n'avaient pas eu besoin de vider le monde de sa voix pour pouvoir l'extraire. C'est nous qui avons eu ce besoin. C'est nous qui avons fabriqué cette coupure, et qui avons ensuite appelé progrès ce qu'elle rendait possible.

Rouvrir l'assemblée, alors. Faire une place à ce qui ne parle pas. Cesser de tenir la forêt et le fleuve pour des décors et les traiter comme ce qu'ils sont : des partenaires dont dépend notre subsistance, et qui ont, à ce titre, droit au chapitre. Non qu'il faille leur prêter une parole humaine qu'ils n'ont pas, ce serait une autre manière de les effacer, en les déguisant en nous. Mais inventer les égards, les traductions, les porte-parole qui les feront compter dans la balance avant qu'on tranche. La rivière ne votera pas. Mais quelqu'un, dans la maille, devra parler en son nom : défendre son débit, son lit, sa fraîcheur, contre les appétits du jour. Et cette voix devra peser autant que les autres.

Aurélien Barrau aime rappeler des chiffres qui devraient nous priver de sommeil plutôt que de nourrir nos rapports annuels. Les rythmes d'extinction actuels : comparables à ceux des grandes crises de l'histoire géologique, qui ont chacune fauché entre cinquante et nonante-cinq pour cent des espèces vivantes. Et ceci, qui rend la chose proprement vertigineuse : ce que nous détruisons en quelques décennies a mis des milliards d'années à apparaître, et rien : aucun progrès technique, aucune réforme politique à venir ne le fera réapparaître. La destruction du vivant n'est pas négociable au sens où l'entend d'ordinaire la politique. Elle est, tout simplement, définitive. Nous ne sommes pas les maîtres d'un domaine qui nous serait extérieur ; nous sommes une branche tardive d'une parenté immense, et la rivière qui n'a pas de voix dans nos assemblées est, plus littéralement qu'on ne le croit, une cousine dont nous avons perdu la langue. Peser une décision sur ce qui vit, ce n'est pas faire une faveur à un étranger. C'est renouer, dans l'ordre politique, avec une parenté que l'ordre biologique n'a jamais rompue.

Deux silences, si différents, et pourtant un seul défaut : une politique faite par les présents-qui-parlent pour les présents-qui-parlent. Une démocratie des seuls vivants doués de parole est myope : elle décide comme si le monde s'arrêtait aux bords de la table. Lui rendre la vue, ce sera faire entrer dans le cercle ceux qui n'y entrent pas d'eux-mêmes : asseoir l'enfant qui porte la voix des non-nés, instituer le porte-parole qui défend le vivant muet.

Il reste un obstacle : si nul ne désire occuper cette chaise, elle restera vide, et le bel agencement ne sera qu'un théâtre. La contrainte juridique, seule, ne pèse guère plus. Une génération qui n'aimerait pas assez le monde pour vouloir le transmettre trouverait toujours le moyen de contourner la règle, de la vider, de l'oublier d'un commun accord. Les absents ne seront pas sauvés par le devoir qu'on aura envers eux. Ils le seront, ou non, par un désir présent, capable de les porter : un désir qui ne se contente pas de jouir du jour, mais qui trouve sa joie à durer au-delà de lui. Reste à comprendre ce désir-là. Par quoi il se distingue de l'avidité qui consume. Comment il se fabrique. Et s'il peut, sans cesser d'être désir, s'étendre à ce qui le dépasse.