Il y avait, dans les semaines du premier confinement, quelque chose qui ressemblait à une confirmation. Pas une victoire, le mot aurait été obscène dans le contexte, les gens mouraient, les hôpitaux débordaient, et il fallait une forme particulière d'indécence pour trouver quelque satisfaction dans un désastre sanitaire. Mais autre chose, de plus trouble, de plus difficile à nommer : cette sensation étrange, presque coupable, que le réel venait enfin de parler la même langue que nous. Que le monde avait décidé, sans nous consulter et en utilisant les moyens les plus brutaux, de matérialiser ce que nous avions passé des mois à essayer de rendre visible par d'autres voies.
Nous avions travaillé, dans les mois précédant le confinement, à quelque chose que nous appelions Imaginons la ville de demain. Des ateliers de prospective citoyenne, avec Arthur Keller comme boussole intellectuelle : faire vivre fictivement aux habitants de Rode des scénarios de crise pour déclencher, par le récit et la simulation, ce que les arguments et les statistiques ne parvenaient pas à provoquer, une modification réelle de la perception, un déplacement de nos certitudes. Nous avions imaginé la crise énergétique, la crise financière, la crise alimentaire. Des scénarios d'effondrement partiel, de basculement progressif. Ce que nous n'avions pas imaginé, et il faut s'arrêter sur cette lacune, c'est la crise sanitaire. Quelque chose dans notre architecture mentale l'avait placée dans la catégorie des catastrophes trop latérales pour être simulées.
Et puis le virus arriva, et il ressembla pendant quelques semaines à toutes nos simulations à la fois, sauf qu'il n'était pas fictif. Les chaînes d'approvisionnement fragilisées, visibles. La dépendance aux masques fabriqués à dix mille kilomètres, visible. La valeur d'un espace vert à portée de main dans une ville confinée, visible. Les rues rendues aux corps, les oiseaux qu'on entendait à nouveau dans le matin calme de Rode. Nos ateliers, que nous n'avions pas encore tenus, devenaient inutiles, ou plutôt, ils s'étaient tenus partout simultanément, dans chaque appartement confiné, dans chaque jardin soudainement redécouvert comme un bien précieux.
Dans cette suspension du monde habituel flottait une question que nous n'osions pas formuler trop distinctement parce qu'elle paraissait presque obscène dans l'horreur sanitaire du moment : et si c'était une opportunité ? Pas applaudir une catastrophe. Pas se réjouir d'une souffrance. Mais cette perception aiguë, partagée par beaucoup d'entre nous, qu'une part de la configuration du monde venait de céder, qu'une bifurcation était ouverte comme elle ne l'avait pas été depuis longtemps. Hartmut Rosa décrit la modernité accélérée comme un régime d'existence qui nous coupe structurellement de ce qu'il appelle les axes de résonance, ces relations au monde dans lesquelles nous ne sommes plus simplement acteurs ou spectateurs mais touchés, affectés, modifiés par ce que nous rencontrons. Le confinement avait brutalement cassé ce régime. Il avait restitué du temps, non pas le temps libre du touriste, mais quelque chose de plus désorienté, de plus disponible, un temps dans lequel on ne savait pas tout à fait quoi faire parce qu'on avait oublié ce qu'on voulait vraiment faire.
Ce désœuvrement n'était pas le repos. C'était l'épreuve nue d'une question que la marche ordinaire du monde nous épargne d'ordinaire : savoir ce que l'on veut vraiment, lorsque le système cesse un instant de vouloir à notre place. Un homme avait fait de cette question l'axe de son œuvre, passant sa vie à montrer comment notre époque avait industrialisé l'oubli de nos propres désirs. Il choisit cet été-là pour partir.
Bernard Stiegler est mort le 6 août 2020, d'une mort volontaire, à l'âge de soixante-huit ans. Je n'étais pas proche de lui, je l'avais lu, j'avais été sensible à sa pensée, à cette pharmacologie de la technique qu'il avait développée pendant des décennies. Sa disparition m'a touché d'une façon que je ne m'attendais pas à éprouver pour quelqu'un que je n'avais jamais rencontré, peut-être parce qu'elle survenait à ce moment précis, dans cette fenêtre étrange de l'histoire où quelque chose semblait pouvoir changer, et que celui qui pensait depuis des années à comment des territoires pourraient changer s'en allait au moment où cette pensée aurait eu le plus besoin d'être là. Lui qui essayait depuis la philosophie. Moi qui essayais depuis Rode, avec les moyens dérisoires d'une association de bénévoles. L'écart entre ces deux échelles ne m'a jamais paru absurde, il m'a paru nécessaire, comme si les grandes architectures conceptuelles et les potagers partagés avaient besoin les uns des autres sans pouvoir se remplacer.
C'est précisément dans cet interstice, entre le concept et le potager, que la politique municipale ouvre parfois une fenêtre sans prévenir.
C'est en décembre 2019 qu'Aline avait prêté serment comme échevine, en remplacement de Charles Van der Straten, contraint de s'écarter pour raisons de santé, un intérim qui devait être provisoire. Quelques mois plus tard, le départ de Sophie Wilmès vers le gouvernement fédéral, qu'elle allait diriger en affaires courantes puis comme ministre des Affaires étrangères, provoqua une réorganisation en cascade au sein de l'équipe communale. Aline se retrouva avec un portefeuille d'une densité peu commune : la durabilité et la communication, mais aussi la culture française, les finances et le budget, les classes moyennes et la petite enfance.
Aline est ingénieure civile, mais l'étiquette ne l'épuise pas. Ce qui la caractérise davantage, c'est une double tension qu'elle habite sans chercher à la résoudre : d'un côté la rigueur scientifique, de l'autre une création artistique sans limite. Elle travaille à l'ULB et elle coud, elle tricote, elle peint, non pas comme délassement, mais comme une autre façon d'habiter le monde avec les mains.
Dans son nouveau périmètre de compétences, elle découvrit l'existence d'un terrain communal cultivé en agriculture conventionnelle, monoculture de maïs, herbicides, engrais, le vocabulaire ordinaire de la production agricole industrielle à petite échelle, cette façon de traiter la terre comme un support neutre à forcer plutôt que comme un milieu vivant à ménager. Aline instilla la possibilité d'un appel à projets pour un maraîchage respectueux de l'environnement. TomorRode s'y intéressa naturellement. Le projet aboutirait finalement, mais cinq ans plus tard, avec des relances dont le nombre aurait épuisé n’importe quelle patience. Cette lenteur est la vérité structurelle de ce qu'on appelle le changement institutionnel : non pas le refus, qui aurait le mérite de la clarté, mais cette non-réponse patiente, ce silence administratif qui ne dit jamais non et ne dit jamais oui et finit par dire les deux simultanément, jusqu'à ce que le porteur du projet décide lui-même d'abandonner ou de relancer une fois de plus. Nicolas avait relancé.
Nicolas avait rejoint TomorRode en cours de route. Ingénieur, il avait soutenu une thèse puis mené des projets à l'Institut von Karman. Il avait finalement quitté les souffleries et les équations de mécanique des fluides pour donner plus de sens à sa vie, plus de temps à ses enfants. Entre-temps, il avait cultivé deux parcelles qui nourrissaient une quinzaine de familles, et parcouru à vélo l’Asie pendant une année entière avec sa famille. Ce n'était pas un rêveur égaré, c'est quelqu'un qui avait déjà, patiemment, désappris sa première vie.
Je regardais Nicolas avec un sentiment d’admiration, je crois, pour celui qui avait franchi le pas que je n'avais pas franchi, moi qui, ingénieur comme lui, avais choisi de rester dans le système plutôt que d'en sortir. Son projet proposait l'exact contraire de ce que ce sol avait subi. Là où des années de monoculture et d'engrais l'avaient appauvri jusqu'à n'en faire qu'un support inerte, ils voulaient un maraîchage sur sol vivant : lui rendre sa faune, sa matière, sa faculté oubliée de se régénérer seul. Soigner une terre malade demande des années, et nul ne sait d'avance si elle guérira. La commune, qui avait mis cinq ans à entrouvrir la porte, ne concédait du reste qu'un bail de cinq années, le temps, peut-être, de redresser le sol, non celui d'en recueillir vraiment les fruits. Il y a dans cette arithmétique tout le portrait d'une commune : elle consent à l'expérience à la condition expresse qu'elle ne s'enracine pas trop. C’est le signe soit de l’ignorance des enjeux, soit d’une réticence délibérée à l’égard de tout changement profond.
Il en allait de même avec l'École de la Paix, l’une des deux écoles communales de Rode, relevant de la même tutelle, traversant la même lenteur. TomorRode accompagna les maitres et maitresses de l’école pour qu'elle s'inscrive dans le programme de subsidiation Natuur op school, un dispositif conçu pour aider les établissements scolaires à transformer leurs espaces extérieurs en milieux de vie réels. Le projet que proposèrent Eric et son équipe était d'une cohérence qui me plaît encore en l'écrivant : un verger en agroforesterie intégré au programme pédagogique des enfants de primaire qui combinait compost, cultures potagères, zone ombragée et apaisée, mare pour la biodiversité, espace pour jouer. Tout dans un même lieu, sans hiérarchie entre les usages, sans sacrifier le football aux abeilles ni les abeilles au football, un espace conçu par et pour les enfants, pour les sensibiliser au vivant.
Ces réussites modestes avaient leur pendant à l'intérieur même du collectif. Rode est une commune officiellement bilingue mais pratiquement clivée : les deux communautés y coexistent plus qu'elles ne se mélangent, séparées par des écoles différentes, des réseaux parallèles, cette politesse de façade qui évite soigneusement les occasions de se découvrir vraiment. Je mentirais, du reste, en présentant ce clivage comme le seul fait des autres, car il me traversait aussi : francophone, je gravitais sans même y penser vers le monde francophone, ses journaux, ses voisins, ses conversations, et le néerlandais restait pour moi une porte que je ne poussais qu'avec effort, jamais tout à fait sans une gêne secrète, de sorte que la frontière dont je déplorais l'existence, je l'entretenais à ma mesure. Rita et Tuur, eux, avaient franchi ce seuil invisible, et dans l'autre sens ; c'est peut-être pour cela que leur présence me touchait plus qu'ils ne l'ont jamais su : ils faisaient avec naturel le chemin que je ne savais pas faire. Ils avaient apporté avec eux non seulement une énergie nouvelle, mais une autre façon d'aborder les choses, une culture du faire plus directe, moins attachée à la mise en débat préalable de chaque geste, plus prompte à expérimenter et à ajuster. Le mélange ne s'est pas fait sans frottements, les cultures militantes ont leurs dialectes propres et leurs malentendus, mais il s'est fait, et il dit quelque chose sur ce que TomorRode avait réussi à devenir : un espace où la frontière linguistique, sans disparaître, avait cessé d'être rédhibitoire.
Tuur et moi avions le même âge. Il était arrivé comme concierge du Boesdaalhoeve, le centre culturel flamand de la commune, et on sentait sur lui l'épaisseur de quelqu'un qui a eu d'autres vies avant celle-là, une intelligence qui cherchait encore son usage. Lui aussi avait essayé de s’aligner et il avait cherché à donner son énergie, toute son énergie, dans le monde associatif avec cette générosité des gens brillants. Avant de partir, il a proposé ce par quoi nous aurions peut-être dû commencer, pour faire communauté, partager des repas et des moments conviviaux.
Tout cela était réel, et tout cela se heurta à un mécanisme plus profond que notre énergie ne pouvait infléchir. On imagine toujours que la transformation, quand elle se produit, laisse une trace. Qu'une fois qu'on a vu quelque chose, on ne peut plus tout à fait ne pas l'avoir vu. Girard avait dit l'inverse, avec cette lucidité glacée qui caractérise les penseurs qui ont cessé d'espérer que l'humanité les surprenne : le désir mimétique ne cherche pas la nouveauté, il cherche la confirmation. Il imite ce que les autres désirent, et quand la suspension qui l'avait momentanément décroché de ses objets ordinaires se lève, il y retourne avec une énergie redoublée par la privation. C'est la mécanique de l'élastique : plus la parenthèse l'avait étiré loin de son point d'ancrage, plus le retour à la normale est violent, sec, chargé de toute l'énergie cinétique accumulée dans l'attente. Ce n'est pas une métaphore, c'est une mécanique, précise et froide.
L'été 2020 fut de cette nature. Puis l'été 2021. La pandémie avait produit, le temps de quelques semaines de premier confinement, une modification sincère du rapport au temps, à l'espace, aux voisins, à la nature. Mais la fenêtre s'est refermée. Et elle s'est refermée vite. Le monde qui avait été suspendu voulait se rattraper, les voyages reportés, les restaurants fermés, les fêtes annulées, toute cette consommation différée qui attendait d'être libérée, et ce rattrapage ne ressemblait pas à une transition mais à son exact contraire. Les courbes de CO₂ qui avaient chuté le temps du confinement remontèrent, et au-delà. Le monde avait fait une pause. Il n'avait pas changé de direction.
Bruno Latour, dans les premières semaines, avait osé l'espoir inverse : il voyait dans la pandémie une sorte de répétition générale, l'occasion d'apprendre collectivement les gestes-barrières qui nous prémuniraient contre le retour à la production d'avant-crise. Il avait raison sur la nature de l'épreuve et tort sur son issue. Ce ne furent pas les gestes-barrières contre l'ancien monde qui s'apprirent, mais l'inverse : la hâte de rouvrir, de reprendre, de rattraper le temps perdu.
Des deux, c'est l'anthropologie glacée de Girard qui avait vu le plus juste.
Reste à comprendre pourquoi. Pourquoi cet élan vers le vivant, et pourquoi son reflux si prompt. J'ai longtemps cru que les gens avaient simplement cessé de croire, qu'ils s'étaient laissés reprendre, par paresse ou par lâcheté, à ce qu'ils savaient pourtant condamné. C'était la version qui flattait ma propre sévérité, et c'est sans doute pour cela que je m'y suis tenu si longtemps. Je crois aujourd'hui qu'elle était fausse, et que la vérité est à la fois plus simple et moins consolante : ils n'avaient pas cessé de croire. Ils avaient eu peur. Et la peur, contrairement à tout ce que nous avions espéré, ne pousse pas au changement. Elle pousse au refuge.
Dans les premières semaines, ce refuge fut le vivant. Confinés, privés de presque tout, les gens se sont surpris à guetter l'arbre qui bourgeonnait à sa date, l'oiseau qui chantait sans rien savoir du virus, comme on guette le seul interlocuteur qui ne ment pas. Face à une menace qu'on ne pouvait pas voir, le vivant non humain offrait ce que plus rien n'offrait : une constante. Les images de cette époque ont fait le tour du monde, les renards qui traversaient des villes désertées, les sangliers descendus dans les rues de Barcelone, les cerfs couchés sur les pelouses d'un lotissement londonien. Les chercheurs qui ont compté, plus tard, n'ont pas pu trancher s'il y avait eu davantage d'animaux ou seulement des hommes enfin attentifs. La nuance est belle. Ce n'était pas le monde qui avait changé. C'était notre regard, rendu disponible par la décélération forcée, cette résonance que Rosa nous avait appris à nommer, surgie d'un silence que nous n'avions pas choisi.
Mais le vivant n'est un refuge que tant que dure la suspension qui nous y a jetés. Et tandis que le compteur des morts défilait chaque soir au bas des écrans, un autre mécanisme, plus sourd, se mettait en marche. Confronté au rappel massif de sa propre finitude, l'esprit humain ne s'ouvre pas, il se cramponne. Il se cramponne à ce qu'il connaît, à ses cadres familiers, à ses certitudes culturelles et économiques, fût-ce au prix de sa lucidité. Le consumérisme et le travail productiviste, que nous tenions pour les maladies à soigner, se révélaient être aussi des boucliers, des manières éprouvées de tenir l'angoisse à distance, le doudou anxiolytique d'une société traumatisée. On ne se convertit pas à un monde nouveau quand on a peur de mourir ; on rentre chez soi, on rallume ce qu'on connaît. À cela s'ajoutait une simple vérité d'épuisement : inventer une autre façon de vivre exige une énergie que la crise avait tarie, et un public usé par la maladie, l'isolement, le travail à distance, n'avait plus ce capital-là. Le système préexistant offrait la trajectoire de moindre résistance, le luxe immense de n'avoir rien à décider.
La lucidité, d'ailleurs, n'avait pas manqué. Les appels à inventer l'autre monde s'étaient multipliés au printemps 2020, sincères, parfois magnifiques. Mais dès que les vannes rouvrirent, la matérialité reprit ses droits avec la patience tranquille des choses qui n'ont pas besoin d'avoir raison pour gagner : les crédits à rembourser, les contrats de travail inchangés, les villes dessinées pour la voiture et le bureau, toute cette architecture que les sociologues appellent le verrouillage, la dépendance au sentier déjà tracé. L'individu le plus lucide reste pris dans une infrastructure qui lui survit et qui le précède.
J'en ai eu, dans mon travail, une démonstration que je n'ai pas oubliée. Nous avions commandé une étude de mobilité censée mesurer l'après. Nous attendions une bonne nouvelle, presque par avance convaincus de la trouver : les gens avaient pris goût au vélo, au télétravail, les routes seraient moins chargées, quelque chose aurait basculé. Le résultat fut l'inverse, et instructif comme le sont les résultats qu'on n'attendait pas. Le télétravail avait bien augmenté ; mais son effet était englouti par un autre, plus puissant et plus triste : la peur de l'autre avait chassé les gens des transports en commun et les avait rendus à la voiture individuelle, seuls dans leur habitacle. Il fallut plusieurs années pour que la fréquentation des trams et des bus retrouve son niveau d'avant. La même peur qui avait fait lever les yeux vers les oiseaux faisait remonter les corps dans les voitures. Le vivant et l'habitacle clos répondaient au fond au même besoin, se mettre à l'abri, et de ces deux abris, le système n'a retenu que celui qui le servait. C'est peut-être cela qu'on appelle être prisonnier : non pas l'absence de désir de sortir, mais le fait que chacun des gestes par lesquels on cherche refuge vous enfonce un peu plus dans la cellule.
La liberté que nous avions cru goûter pendant le confinement n'était, je le comprends maintenant, qu'une liberté négative : l'absence provisoire des contraintes ordinaires, et non cette liberté positive, autrement difficile, qui aurait su bâtir autre chose de ce vide. Le vide s'est refermé sur lui-même. Et je ne sais toujours pas, en écrivant ces lignes, si l'on peut en vouloir à quelqu'un d'avoir eu peur.
Dans les réunions de TomorRode, quelque chose se déplaça progressivement. Les cercles qui avaient fonctionné pendant le confinement, portés par cette énergie paradoxale que la catastrophe commune avait libérée, commençaient à tourner moins vite. Les gens revenaient à leurs vies, ce qui est humain et compréhensible, et ce qui est aussi, pour celui qui a passé des années à essayer de modifier ces vies, l'une des choses les plus difficiles à accepter : que le retour soit si naturel, si rapide, si peu conscient de lui-même. Ils n'avaient pas décidé de ne plus changer. Ils avaient simplement repris le mouvement interrompu, parce qu'il était le plus facile à reprendre, parce que toute leur infrastructure d'existence, emplois, habitudes, liens sociaux, désirs, tirait dans cette direction.
Je me trouvais à parler d'enjeux climatiques dans des conversations où plus personne ne voulait en entendre parler. L'extraterrestre que j'avais toujours un peu été l'était devenu davantage. Pendant les mois du confinement, l'atmosphère avait brièvement correspondu à ce que je percevais depuis des années. Puis elle s'en était à nouveau éloignée, et avec elle cette solitude particulière du voyant qui n'est pas prophète, qui ne prétend pas connaître l'avenir, seulement percevoir un présent que les autres semblent préférer ne pas regarder en face.
Tout collectif qui s'interroge honnêtement sur lui-même doit, à un moment, regarder ce qui n'a pas tenu. Non pas pour se flageller, l'autocomplaisance du bilan critique est elle aussi une façon d'éviter les vraies questions, mais parce que les échecs, quand on accepte de les regarder sans les édulcorer, disent de la structure du problème ce que les réussites taisent.
Il y a d'abord l'absence de lieu. Pendant toutes ces années, TomorRode n'a jamais eu de tiers-lieu à elle, cet espace entre la maison et le travail où les habitants peuvent se rencontrer durablement, débattre, fabriquer, accueillir sans avoir à chaque fois à reconstruire le contexte. Nous avons cherché. Des conversations avec la Commune autour d'anciens locaux inoccupés. Rien n'aboutit. Cette absence a été l'échec le plus structurant de TomorRode, plus structurant que l'épuisement militant, plus structurant que les divergences internes. Parce qu'avec un lieu, beaucoup de choses qui n'ont pas tenu auraient peut-être tenu. Sans lieu, nous n'avions pas de seuil physique que quelqu'un aurait pu franchir pour la première fois, pas de façade dans la rue qui aurait dit ici il se passe quelque chose de permanent. Chaque nouveau venu devait apprendre l'histoire du collectif par les récits des anciens, sans aucun environnement matériel pour en porter la mémoire. Et cela pesait sur le renouvellement, ce flux continu de présences nouvelles sans lequel un collectif de bénévoles finit par vieillir sur pied.
Car les corps s'épuisaient. Les collectifs horizontaux ont cette particularité perverse : ils distribuent l'autorité mais pas toujours l'énergie, et ce sont souvent les mêmes qui continuent de porter quand les autres s'essoufflent, non par désignation mais par une forme d'incapacité à lâcher ce qu'on a commencé. Les premiers arrêts arrivèrent. Des cercles thématiques qui suspendaient leurs réunions, d'abord temporairement, puis définitivement. Des personnes qui ne revenaient pas, non pas avec fracas, non pas avec un désaccord signifié, mais simplement en cessant d'être là, ce qui est la manière dont les collectifs se défont le plus souvent : non par rupture mais par effilochage.
Et puis il y a quelque chose de plus difficile à nommer, parce que cela ne touche plus à l'organisation mais à l'air du temps : le désintérêt. Pas le désintérêt de toujours, Rode n'a jamais été un bastion de la conscience écologique, mais un désintérêt spécifiquement post-covid, qui avait quelque chose de plus actif, presque de délibéré. Comme si les gens avaient décidé, sans le formuler, qu'ils avaient déjà donné pendant les mois de confinement, qu'ils avaient été suffisamment contraints et soucieux, et qu'il était temps désormais de vivre, de profiter, de ne plus être sommés de penser à ce qui allait mal. L'écologie était devenue, dans certaines conversations, une forme de rabat-joie. Celui qui continuait d'en parler avec insistance ressemblait à quelqu'un qui ne savait pas lire l'ambiance, ou qui la lisait trop bien et refusait de s'y conformer, ce qui revient au même dans une commune qui préfère la concorde à la friction.
Il y a une fatigue particulière à celle de tirer contre un courant qui grossit. Elle ne ressemble pas à la fatigue physique. Elle ressemble davantage à une usure du lien entre soi et les raisons pour lesquelles on tirait, une dissolution progressive du sens dans l'effort, jusqu'au moment où l'effort continue par inertie mais le sens ne suit plus.
Il y a des ruptures qui n'ont pas de jour précis, des ruptures où l'on ne peut désigner aucun instant comme le moment où quelque chose a cessé, parce que ce quelque chose avait cessé si progressivement qu'on avait appris à vivre dans son absence sans la nommer. On peut passer des années à confondre partager l'existence de quelqu'un, et simplement le suivre. C'est un malentendu discret sur lequel on bâtit une vie entière sans que personne n'ait vraiment tort. Je pense que ma femme m'avait suivi dans mes aventures plus qu'elle ne m'avait porté dans les siennes et qu'aucun de nous n'avait vraiment tenu le fil de l'autre. Par une forme de bonté épuisée, on s'installe dans le silence, sans voir que le non-dit ronge à bas bruit ce qu'il croyait préserver.
Le soir, quand je rentrais des réunions, je quittais la ferveur pour retrouver notre maison. J'y trouvais de la lumière bleue. Partout. Cette lueur de la télévision était devenue l'espace lui-même, greffée au salon avec la fluidité des choses qu'on ne choisit plus. La somnolence que je combattais au-dehors, je la retrouvais souveraine chez moi. Je voyais d'autres couples vibrer dans le même sens, moi j’avais l’impression de porter mes élans seul, sans destinataire. J'avais changé, elle était restée la même. Ce n'est pas un reproche. C'est juste que ces deux vérités ne pouvaient plus habiter sous le même toit. Alors j’ai arrêté.
Pour ne pas sombrer peut-être, pour me sentir exister sûrement, j'avais jeté mon corps dans l'effort. Pédaler, soulever de la fonte, courir jusqu'à la nausée. Je cherchais l'épuisement physique comme on cherche un refuge, pour que le silence de la tête ressemble enfin à du repos. Il y a une ironie terrible à reconnaître que cette anesthésie, cette incapacité à regarder sa propre vie les yeux ouverts que je reprochais tant, je me l'administrais à moi-même par d'autres voies qui me semblaient plus nobles. Mes muscles brûlants étaient ma propre télévision, ma propre lumière bleue pour ne pas être là où j'étais.
Au travail, le fil s'est cassé lui aussi. Ce que j'avais tenté de construire du dedans, l'inertie de la machine institutionnelle s'est mise à le détricoter. Mes piliers cédaient dans le même souffle. Pourtant je n'étais pas sans élan, j'avais glissé d'une fureur à une autre, plongeant dans un travail nouveau qui demandait tout de moi. L'insoutenable légèreté n'était pas l'absence de poids ; elle était ce paradoxe : devoir tout recommencer sous la pression d'un quotidien dévorant, tout en tenant la main de son fils dans le tumulte. C'était le moment où plusieurs choses que j'avais tenues en tension simultanément ont cessé d'être tenables ensemble.
Trois effondrements à la fois : TomorRode qui s'effiloche, le travail qui absorbe sans se transformer, la vie conjugale qui lâche après des années à ne pas réussir à convaincre sous mon propre toit. Elles étaient les trois faces d'une même chose : la désintégration progressive du personnage que j'avais construit, celui qui tire, qui porte, qui croit qu'avec assez de cohérence et assez d'énergie on peut aligner ce qu'on pense, ce qu'on fait et ce qu'on est.
Ce personnage-là était épuisé. Et son épuisement était, je le comprends maintenant, la forme que prenait une vérité pour laquelle je n'avais pas encore trouvé les mots : quelque chose d'irréversible s'était produit dans ma façon de voir. Non pas une révélation dramatique, pas un soir particulier ni une phrase qui aurait tout changé d'un coup. Quelque chose de plus lent et de plus profond, l'accumulation silencieuse d'années à regarder le monde suivre, point par point, le scénario “business as usual” tracé par Donella Meadows en 1972. Les décennies confirmaient un modèle que tout le monde aurait préféré voir se tromper. Et moi, je continuais à fonctionner dans ce décor, comme si la dissonance entre ce que je savais et ce que je faisais n'avait aucun coût.
Günther Anders appelait décalage prométhéen cet écart moderne entre notre capacité à produire des effets et notre capacité à nous représenter ce que ces effets signifient vraiment. Mais il en existe une version inverse, moins nommée, que j'avais vécue de l'intérieur : l'écart entre ce qu'on est capable de comprendre et ce qu'on est capable de vivre autrement. On peut savoir exactement ce qui se passe, les ressources qui s'épuisent, les systèmes qui convergent vers leur propre limite, la comédie du business as usual rejouée après chaque catastrophe, et continuer de s'inscrire dans les structures qui produisent précisément ce qu'on sait. Ce n'est pas de l'hypocrisie. C'est la condition ordinaire de celui qui a compris quelque chose que son monde n'a pas encore décidé de comprendre, et qui doit malgré tout vivre dans ce monde, payer son loyer, conduire ses enfants à l'école, travailler dans des institutions qui obéissent à une autre logique que celle qu'il porte.
Pendant des années, j'avais géré cet écart. TomorRode était, entre autres choses, une façon de le gérer : de maintenir vivante, dans l'interstice que le système laisse toujours malgré lui, une pratique cohérente avec ce que je savais. Quand TomorRode s'est effilochée, quand le travail a montré ses limites, quand la vie conjugale a cédé, l'écart n'était plus gérable. Et ce qui restait, une fois la gestion impossible, c'était la fissure dans le mur de l'évidence.
Je ne sais pas encore avec précision ce que ce point de non-retour autorise ou exige. Je sais qu'on ne peut pas le franchir dans les deux sens. Qu'il ne s'agit pas de construire un nouveau personnage pour remplacer celui qui s'est défait, l'enfant que Nietzsche plaçait au terme des métamorphoses de l'esprit, celui qui crée sans justification préalable ne naît pas sur commande. Il s'agit plutôt d'accepter que la fragmentation ne soit pas un échec à réparer, mais une condition à habiter, pour quelqu'un qui ne peut plus faire semblant de ne pas avoir vu.
Ce que le mur de l'évidence cachait, et que sa fissure laisse maintenant passer, c'est une question que les chapitres suivants essaieront d'habiter : si ce que nous avons fait à Rode n'a pas suffi, et si les structures dans lesquelles nous avons essayé de travailler de l'intérieur n'ont pas cédé, alors de quoi avons-nous besoin que nous n'avions pas ? Non pas pour recommencer la même chose avec plus d'énergie. Mais pour faire quelque chose de structurellement différent, quelque chose qui prenne au sérieux ce que TomorRode a appris en échouant sur certains points autant que ce qu'elle a appris en réussissant sur d'autres.
Ces questions, je les emporte. Le travail s'est recomposé dans de nouvelles formes, avec de nouveaux objets, sous une pression différente de celle qui m'avait épuisé. Simon grandit et continue de poser les questions que les adultes apprennent à ne plus poser. Nicolas va semer sur le terrain que la commune avait mis cinq ans à ouvrir. Et j'écris ce livre, non pas pour clore, non pas pour conclure, mais parce que c'est la seule façon que j'aie trouvée de tenir ensemble ce que ces années m'ont appris, de lui donner une forme assez solide pour qu'il puisse traverser un peu de temps et peut-être, peut-être, servir à quelque chose. Cette ambition est modeste. Elle me suffit.
La pelouse sera tondue samedi prochain. Et pourtant quelque chose a eu lieu, irréversiblement. Ces deux phrases coexistent sans se contredire. C'est peut-être cela, le point de non-retour : non pas la certitude que tout va changer, mais l'impossibilité de croire que rien ne doit changer. L'impossibilité, désormais, de refermer la fissure