ACTE II - CHAPITRE III : Naître, tenir, et essaimer.

Comment un commun naît-il, dans nos sociétés contemporaines ? Ici, maintenant, dans une commune péri-urbaine avec ses contraintes réglementaires, ses intérêts contradictoires, ses habitants qui ne se connaissent pas et son conseil communal qui lève l'impôt ?

La réponse, d'abord, est décevante : il n'y a pas de recette. Un commun ne se décrète pas. On ne peut pas décider collectivement de fonder un commun comme on décide de créer une association ou de signer un bail. Le commun émerge d'une situation, d'un problème partagé, d'une ressource menacée, d'un besoin que ni le marché ni l'État ne satisfait, et d'un groupe de gens qui se retrouvent à devoir composer ensemble avec cette situation. Ce qui déclenche l'institution d'un commun, c'est presque toujours une forme de nécessité, pas le grand soir idéologique, mais la contrainte pratique qui oblige des gens ordinaires à s'organiser.

Mais la nécessité seule ne suffit pas. Elle peut tout aussi bien produire le conflit, la prédation, la loi du plus fort. Ce qui transforme la nécessité en commun, c'est un deuxième ingrédient : la possibilité de se parler. La présence physique, la reconnaissance mutuelle, la capacité à nommer ensemble le problème avant de proposer des solutions. Tous les communs qui tiennent commencent par une assemblée, formelle ou non, planifiée ou improvisée. Une salle communale. Un bistrot. Un coin de rue. Quelque part où les gens se regardent en face et acceptent de ne pas partir avant d'avoir trouvé quelque chose. Ce moment inaugural est fondateur non parce qu'il produit des règles, il en produira, plus tard, mais parce qu'il produit de la réciprocité. Chacun sait que l'autre est là, que l'autre a des attentes, que l'accord passé entre eux a une valeur que le marché ne peut pas capturer.

Et c'est ici qu'il faut dire quelque chose sur la manière dont un commun, une fois né, se répand, parce que c'est la question que la pensée du commun a le plus souvent esquivée. Il ne se répand pas par décret, ni par conversion idéologique, ni par la force d'un programme imposé d'en haut, ce serait reproduire le geste étatique qu'on cherche à quitter. Il se répand par attraction, comme un sentier s'impose une fois qu'assez de pieds l'ont tracé. Personne n'a décidé du sentier. Aucune autorité ne l'a dessiné. Il est né du passage répété, et un jour il était là, évident, et chacun l'emprunte parce qu'il est le chemin le plus court et le plus sûr, parce que d'autres l'ont éprouvé avant. Le commun gagne de cette manière, lente et obstinée : il devient la forme évidente quand les anciennes défaillent, il prouve sa supériorité dans la pratique plutôt que dans le discours, il se transmet par contagion d'exemple plutôt que par adhésion à une doctrine. Et cela ne dispense pas, dans certaines situations, de construire du rapport de force, d'occuper les fonctions que le marché abandonne et que l'État n'assure plus, de contester quand il le faut. Les deux mouvements coexistent, l'attraction patiente et la conquête lucide.

La question de la commune, des compétences légales est inévitable. Est-ce que la commune reconnaît le commun comme un partenaire ou comme un sujet ? Est-ce qu'elle accepte que des citoyens se gouvernent eux-mêmes sur un domaine précis, ou est-ce qu'elle considère que toute organisation collective sur son territoire lui appartient de droit ?

La réponse à cette question n'est pas inscrite dans la loi, elle est politique, et elle dépend du rapport de forces local et de la culture institutionnelle de chaque commune. Certaines communes ont appris à se penser comme des plateformes plutôt que comme des autorités, à mettre à disposition des ressources, des espaces, des garanties juridiques, sans absorber les initiatives dans leur propre structure. D'autres restent dans la logique de la délégation verticale : tout ce qui compte doit passer par elles, être validé par elles, comptabilisé dans leur bilan. Les premières font naître des communs. Les secondes les étranglent, souvent avec les meilleures intentions.

Il y a une pensée politique qui a tenté de formaliser cette articulation entre communs et commune. C'est le communalisme, développé principalement par Murray Bookchin à partir des années 1960. L'idée centrale est simple mais radicale : la commune doit devenir le lieu où les communs s'articulent, se renforcent mutuellement, se fédèrent. Pas l'État en miniature, pas le prestataire de services municipaux, pas la circonscription électorale de base, mais la matrice politique où des communs locaux apprennent à se gouverner ensemble. La commune, dans cette vision, n'est pas au-dessus des communs. Elle est leur lieu de rencontre.

Cette pensée a connu des incarnations réelles. À Barcelone, une municipalité issue des mouvements du logement a gouverné huit ans avant d'être battue en 2023. Au Rojava, dans le nord-est syrien, une expérience d'autonomie inspirée directement de Bookchin a tenu quatorze ans, avec ses conseils, ses coopératives, sa place faite aux femmes, jusqu'à ce qu'en janvier 2026 une offensive de Damas, permise par l'abandon de ses alliés, y mette fin en quelques semaines. Il faut nommer cela sans le contourner : là où le commun s'est le plus institué, il a été défait. Une fois par le vote, une fois par les armes.

On peut en tirer deux leçons opposées. La première serait le découragement : à quoi bon tisser si tout se déchire. La seconde me semble plus juste, et plus dure. Ces deux expériences ont été défaites de l'extérieur, jamais de l'intérieur, aucune ne s'est effondrée parce que les gens auraient cessé de vouloir se gouverner. Ce qui les a emportées, c'est un rapport de force qu'elles ne maîtrisaient pas. Cela ne dit rien contre le commun. Cela dit tout sur sa vulnérabilité tant qu'il reste concentré en un seul lieu, visible, identifiable, prenable. Et cela indique, en creux, la seule protection dont il dispose : ne pas être unique. Un commun isolé se prend. Un tissu dense de communs distincts, sur des territoires distincts, reliés sans être commandés depuis un centre, ne se prend pas de la même manière, parce qu'il n'y a rien à décapiter.

Mais le commun a un prix, et il faut le dire sans détour. Il coûte du temps, d'abord, beaucoup plus qu'on ne l'imagine en entrant : des heures de réunion, de coordination, de conflits qu'aucun manuel ne prévoyait, soustraites au travail, à la famille, au repos, et qui ne reviennent pas. Il coûte de l'inconfort : le commun met en présence des gens qu'on n'aurait pas choisis, et oblige à composer avec eux. Ce n'est pas un club ; c'est même exactement ce qui l'en distingue. Il coûte de l'humilité, enfin, parce qu'on n'y décide pas seul, qu'on accepte des compromis qui diluent ce qu'on voulait, et que cela, certains tempéraments ne le supportent pas, légitimement.

Un coût, cependant, me tient particulièrement à cœur de nommer, parce que je l'ai vu défaire des projets entiers, c'est l'épuisement. Presque toujours, un commun finit par user ses quelques chevilles ouvrières, qui portent à bout de bras ce que les autres consomment sans le nourrir. La distribution équitable de l'engagement est une utopie vers laquelle on tend sans jamais l'atteindre. Le commun n'est pas pour tout le monde, ou plutôt, il est pour tout le monde par saisons, des saisons d'engagement et des saisons de retrait, et il faut respecter les siennes sous peine de s'y brûler.

J'ai souvent pensé que cette fatigue-là était l'envers exact de l'épuisement consumériste. Quand on rentre du centre commercial le samedi après-midi, les bras chargés de sacs, on est épuisé d'une fatigue qui ne nourrit rien. On a dépensé du temps, de l'argent, de l'énergie, et il ne reste qu'un creux qu'il faudra remplir la semaine suivante par un autre achat. Quand on rentre de la réunion du commun, on est tout aussi fatigué, mais cette fatigue ouvre quelque chose. Elle laisse en soi une trace qui rendra le prochain rendez-vous désirable plutôt que pesant.

Il existe, en outre, quelque chose de plus structurel et de plus décisif, le commun ne produit pas seulement de la satisfaction subjective. Il produit quelque chose d'objectif dans le tissu social, quelque chose qu'aucune autre forme d'organisation ne produit, pas le marché, pas l'État, pas l'association d'élection. Il produit de la société réelle.

La distinction peut sembler bizarre. On est toujours en société, non ? On partage un territoire, une langue, des institutions, des infrastructures. On se côtoie dans les rues, dans les supermarchés, dans les salles d'attente. Mais se côtoyer n'est pas faire société. Se côtoyer, c'est partager un espace sans se connaître, coexister dans l'indifférence mutuelle, chacun portant sa biographie privée comme un paquet fermé que personne d'autre ne connaît ni n'a à connaître. C'est la forme dominante du lien social dans les sociétés contemporaines, et elle est parfaitement compatible avec une solitude profonde.

Faire société, c'est autre chose. C'est se reconnaître comme nécessaires les uns aux autres, non pas dans l'abstrait des droits et des obligations légales, mais dans le concret de la vie quotidienne. Je sais qui tu es. Je sais ce que tu peux faire. Je sais que si ma chaudière tombe en panne un dimanche de janvier, il y a quelqu'un dans ce tissu qui sait réparer les chaudières et qui viendra, parce que la semaine dernière j'ai gardé ses enfants et que dans six mois ce sera son tour d'avoir besoin de moi. Cette réciprocité n'est pas calculée, elle n'est pas le résultat d'un contrat ou d'une transaction. Elle est le sous-produit naturel du tissage commun. Elle surgit parce qu'on s'est vus assez longtemps, assez régulièrement, autour d'une tâche partagée, pour que la confiance s'installe sans qu'on l'ait décidée.

Réduire le commun à cette réciprocité serait encore le penser en comptable, comme un système d'échanges différés où chacun place et retire. Il y a autre chose, en-deçà du calcul, qui tient les gens ensemble, un désir. On a longtemps cru que l'homme contemporain ne désirait que des choses, posséder, accumuler, consommer. C'est une moitié de vérité qui en cache une plus profonde. Sous le désir des biens dort un désir plus ancien et plus tenace, le désir des autres, non pas au sens amoureux mais au sens social le plus simple : être connu, être attendu quelque part, compter pour quelqu'un, prêter son échelle et savoir qu'on lui prêtera la sienne, garder les enfants du voisin et confier les siens, se serrer les coudes quand la vie cogne. Ce désir-là, l'époque l'a recouvert sans l'éteindre. On le voit ressurgir dès qu'un commun s'institue, comme une eau qui retrouve son lit. Les gens viennent pour réparer un grille-pain ou semer des tomates, et ils restent pour autre chose qu'ils n'avaient pas su nommer en venant. Ils restent parce que l'indifférence des paliers d'immeuble, où l'on ignore qui meurt derrière la porte d'en face, n'est pas un état naturel mais une privation, et que le corps, mis en présence d'autres corps autour d'une tâche partagée, se souvient de ce dont on l'avait sevré. Faire commun, ce n'est pas accomplir un devoir civique contre son propre penchant. C'est laisser revenir un penchant qu'on avait étouffé.

Je dois m'arrêter sur cette phrase, parce qu'elle me regarde. On m'a élevé à ne pas déranger, à ne pas se montrer, à ne pas se plaindre, à ne rien demander qu'on pût s'épargner de demander. J'ai appris à prêter l'échelle ; je n'ai jamais appris à la réclamer. Aujourd'hui encore, quand on m'offre de l'aide, quelque chose se rétracte en moi avant même que j'y pense, une peur ancienne de peser sur l'autre, d'occuper une place que je ne crois pas m'être due. Donner m'est facile. Recevoir m'est presque impossible. Mes parents m’ont appris la moitié du commun. La moitié qui ne doit rien à personne, celle que l’on pourrait penser noble ou altruiste. Or un commun où chacun ne ferait que prêter sans jamais oser demander ne serait pas un commun, ce serait une collection de bienfaiteurs solitaires, chacun retranché dans sa suffisance. Demander n'est pas le défaut du lien. C'est sa condition. Celui qui ne demande jamais prive les autres de la seule chose qui les fait exister pour lui : leur capacité à compter.

Et cette confiance, ce désir réveillé, ont des effets concrets, mesurables, que les économistes appellent capital social, un nom horrible pour une réalité précieuse. Les communautés à fort capital social résistent mieux aux crises : mieux à la précarité économique, parce qu'on s'entraide avant d'appeler les services sociaux ; mieux aux catastrophes naturelles, parce qu'on sait qui est vulnérable dans le quartier et qu'on va frapper à leur porte avant que les secours arrivent ; mieux à l'effondrement des institutions, parce que le tissu horizontal tient quand la verticale lâche. Ce n'est pas de la nostalgie. C'est une réalité.

Le commun, en ce sens, n'est pas seulement une manière plus juste de gérer des ressources. C'est une infrastructure de vie. Une infrastructure invisible, non comptabilisée dans les budgets publics, non valorisée par le marché, mais réelle, aussi réelle que les routes et les réseaux d'eau. Et quand elle se dégrade, quand le tissu se défait faute de tisseurs, on ne le voit pas tout de suite. On le voit quand la catastrophe arrive et qu'on s'aperçoit qu'on ne sait plus qui est son voisin.

C'est sans doute pourquoi les communautés qui se constituent autour d'un commun durent, malgré les difficultés. Pas parce qu'elles sont héroïques. Pas parce que leurs membres sont moralement supérieurs. Mais parce qu'elles ont découvert, sans toujours pouvoir le formuler, une forme de joie qui n'est pas accessible autrement. Une joie qui n'a rien à voir avec le plaisir consumériste. Une joie qui ressemble à celle du musicien qui joue en groupe et qui sent, sans avoir besoin de le dire, que la musique qui sort de l'ensemble est plus belle que ce que chacun aurait produit séparément. Cette joie-là, peut-être, est le secret du commun. Elle n'est ni un présupposé ni une promesse, elle est un effet collatéral de l'activité de tissage. Elle surgit quand le tissu prend forme, et elle disparaît quand le tissu se défait.

Tout cela pour dire que le commun n'est ni paradis ni utopie. C'est une forme particulière d'engagement dans le monde, avec ses joies propres et ses coûts propres. Et la pensée politique sérieuse du commun ne peut pas faire l'économie de ces coûts. Sinon elle produit des slogans, et les slogans, à la première difficulté, se retournent contre ceux qui les ont portés.

Cependant, on peut dessiner une silhouette, esquisser les traits récurrents que prennent les communs quand ils tiennent, de manière que celui qui lit sache vers quoi il marche même s'il ignore encore le chemin.

Le premier trait est que le commun ne se pense pas en bloc, mais par fonction vitale. On ne fait pas un commun comme on ferait une révolution générale. On fait le commun de l'énergie, le commun de la terre nourricière, le commun de l'eau, le commun du déplacement, le commun de la réparation des choses. Chaque fonction par laquelle un corps humain tient debout dans le monde, se chauffer, se nourrir, boire, se mouvoir, entretenir ses outils, peut devenir le foyer d'un tissu particulier, avec ses tisseurs, ses règles, son rythme. Et ces tissus ne parlent pas la même langue. Le commun de l'énergie pense en kilowattheures, en courbes de charge, en contraintes de réseau ; le commun de la terre pense en saisons, en humus, en rotations ; le commun de l'eau pense en bassins, en infiltration, en amont et en aval. Un territoire vivant n'est donc pas un commun unique et monolithique, ce serait reconstituer l'État en miniature, mais une prolifération de communs distincts, chacun épousant la logique propre de la fonction qu'il métabolise. La diversité de leurs langues n'est pas un désordre à corriger. Elle est la condition de leur justesse, comme un organisme tient par la spécialisation de ses organes et non par leur uniformisation.

Le deuxième trait concerne la manière dont un commun décide en son sein, et c'est ici que l'expérience parle plus fort que la théorie. Il y a deux pièges symétriques, et j'ai éprouvé le second dans ma chair. Le premier piège est le vote majoritaire, qui paraît démocratique et qui fabrique des perdants à chaque décision, la moitié moins un se soumet à la moitié plus un, accumule du ressentiment, et finit par déserter le tissu qu'elle ne sent plus comme le sien. Le second piège est le consentement généralisé, où l'on attend que personne n'objecte avant d'avancer ; il paraît plus respectueux encore, et il produit pourtant ce que j'appellerais un ventre mou, une succession d'accords tièdes qu'aucun n'a vraiment choisis, où l'on confond l'absence d'opposition avec la présence d'un désir commun, et où la décision la plus courageuse est toujours celle qui ne se prend pas. Entre les deux, il existe une troisième voie, que les organisations qui ont renoncé à la hiérarchie ont peu à peu mise au point et que Frédéric Laloux a nommée le processus de sollicitation d'avis. Le principe en est d'une simplicité déroutante : celui qui porte une décision la prend lui-même, mais seulement après avoir sollicité l'avis de ceux qu'elle affecte et de ceux qui savent. Il n'a pas à obtenir leur accord. Il a l'obligation de les avoir écoutés, et d'assumer ensuite, à découvert, ce qu'il a tranché. Cette voie ne dilue pas la responsabilité dans le collectif ni ne la concentre dans un chef. Elle la distribue, en la liant à chaque fois à l'écoute. Et avec elle disparaît la distinction qui ronge toutes les autres formes, celle entre ceux qui décident et ceux qui subissent, parce que chacun, tour à tour, selon ce qu'il porte, devient celui qui tranche après avoir entendu.

Le troisième trait est l'articulation avec la commune, dont la posture de plateforme, déjà évoquée, conditionne la viabilité du tissu.

Cependant, ces trois traits se heurtent tous, tôt ou tard, au même mur, et il faut maintenant l'affronter de face. Quand un commun veut exister dans le monde tel qu'il est, ouvrir un compte, signer un bail, recevoir une dotation, employer quelqu'un, posséder un panneau ou un champ, il doit revêtir une forme juridique. Et là, on découvre qu'aucune des formes disponibles ne lui va.

L'association sans but lucratif fige une hiérarchie : un conseil d'administration, des membres, une assemblée générale, une structure pyramidale que la loi présuppose et que les statuts ne font qu'habiller. TomorRode, je l'ai dit, n'a jamais voulu devenir une ASBL, et ce refus nétait pas une négligence administrative, c'était la conscience que la forme aurait contredit la chose, que se couler dans ce moule aurait introduit une verticalité que tout le reste cherchait à congédier. La coopérative, elle, paraît plus proche, et elle l'est puisque rappelons qu'il s'agit d'un régime d'usage plutôt que de propriété. Elle pense néanmoins en parts. Elle a des associés qui détiennent du capital, qui peuvent entrer et sortir, qui possèdent une fraction de l'ensemble, et cette logique de la part, même corrigée par le principe une personne une voix, maintient à l'horizon cette frontière entre une simple copropriété et un tissu vivant. Quant au service public et à la régie communale, ils reconduisent la séparation même qu'on cherche à défaire, le gestionnaire d'un côté, l'usager de l'autre.

Il y a, ici ou là, des formes qui s'approchent. La fiducie foncière, que le Community Land Trust de Bruxelles a importée pour le logement, sépare le sol, placé hors marché, inaliénable, gardé par une fondation, du bâti dont les habitants ont l'usage ; c'est un geste juste, et il montre la voie. La société coopérative d'intérêt collectif, en France, a su réunir autour d'une même table des associés de natures différentes, usagers, salariés, collectivités, bénévoles. La ville de Bologne a inventé un règlement qui permet à des citoyens de prendre soin d'un bien commun urbain sans en devenir propriétaires. Toutes ces inventions tâtonnent vers la même chose. Aucune ne l'atteint tout à fait, parce que toutes restent prises, par un côté ou un autre, dans la grammaire de la propriété qu'elles voudraient quitter.

Ce qu'il faudrait, c'est une forme qui ne réponde pas à la question à qui cela appartient-il ? mais qui la refuse. Une forme dont l'acte fondateur ne serait pas une acquisition mais une soustraction, le retrait définitif d'une ressource ou d'une fonction hors du champ de l'appropriable. Non pas un nouveau propriétaire, collectif au lieu d'individuel, mais l'absence instituée de propriétaire ; non pas une chose qu'on détient, mais une chose qu'on garde. Et cette forme, qui n'existe pas encore proprement dans notre droit, on peut au moins en dessiner l'ossature, en marquant cet écart qui sépare la possession collective de l'activité de tissage.

Elle reposerait sur quatre piliers : 

  • Le premier est l'inaliénabilité constitutive : ce que la forme garde ne peut être ni vendu, ni hypothéqué, ni divisé en parts cessibles, ni liquidé. Cette impossibilité serait inscrite à la fondation de manière à lier les fondateurs eux-mêmes et tous ceux qui leur succéderont, hors d'atteinte de toute majorité future. Une forme qui se protège contre sa propre tentation de se vendre un jour de fatigue. 
  • Le deuxième pilier est la gouvernance par les usagers selon le processus de sollicitation d'avis, inscrit dans les statuts non comme une pratique facultative mais comme la règle de décision elle-même. 
  • Le troisième est le mandat fiduciaire de transmission : chaque génération de tisseurs ne détient pas le commun, elle le garde pour ceux qui viennent, et ce mandat fait entrer dans la structure juridique même l'horizon des sept générations dont nous reparlerons, non comme une valeur dont on se réclame mais comme une contrainte qui oblige.
  • Le quatrième pilier est peut-être le plus neuf, mais il demande qu'on le pense jusqu'au bout. Toutes les formes juridiques que nous connaissons sont conçues pour croître. L'entreprise grandit par accumulation, l'association par recrutement, l'administration par extension de ses compétences. La forme que je décris porterait en elle, au contraire, son propre plafond, l'échelle au-delà de laquelle un tissu cesse de se connaître par les visages et devient autre chose. Et plutôt que de croître au-delà de ce seuil, elle aurait l'obligation statutaire d'essaimer, de se diviser, de donner naissance à un autre commun semblable plutôt que de grossir. Une forme qui se reproduit comme une cellule, par scission, et non comme une firme, par accumulation.

L'image est belle, et elle est juste. Cependant elle cache un présupposé qu'il faut débusquer. La cellule essaime dans un tissu qui a de la place. La graine pousse dans une terre qui reste meuble. Toutes les images de prolifération sont des images de monde stable, ou en expansion, et c'est précisément le monde qui s'achève sous nos yeux. Le monde qui vient n'est pas un milieu qui s'étend, c'est un milieu qui se rétracte. La bande habitable se resserre, par le haut avec les chaleurs devenues létales, par le bas avec les eaux qui montent, par les côtés avec les sols qui s'épuisent et les nappes qui se vident. Essaimer dans un monde qui se réduit, ce n'est pas peupler un vide disponible, c'est se redistribuer dans un espace qui rétrécit pendant qu'on s'y multiplie. Si l'on ne dit pas cela, la belle métaphore cellulaire triche.

L’objection, toutefois, ne tue pas l'essaimage. Elle le corrige, et en le corrigeant elle le rend plus dur et plus vrai. Car essaimer peut vouloir dire deux choses très différentes. Cela peut vouloir dire occuper plus d'espace, et dans un monde fini qui se rétracte, c'est une impasse, ou pire, une concurrence pour les terres encore vivables qui reproduirait exactement la prédation qu'on prétend quitter. Cela peut toutefois vouloir dire autre chose : densifier le tissu sur un même espace. Non pas conquérir de nouveaux territoires, mais multiplier les communs là où vivent déjà les gens, faire qu'un même lieu soit traversé par plus de tissus superposés, un commun de l'énergie, un de l'eau, un de la terre, un de la réparation, sur la même commune, sur le même quartier. La cellule qui se divise ne cherche pas alors une terre vierge, elle augmente la finesse du maillage là où elle est. C'est un essaimage en intensité plutôt qu'en extension, et celui-là, la finitude ne l'interdit pas, elle l'exige, parce qu'un monde qui se contracte demande qu'on tire de chaque parcelle restante plus de lien, plus de soin, plus de communs, et non qu'on aille en épuiser de nouvelles.

Et il faut accepter, plus durement encore, que dans un monde qui se rétracte, certains tissus devront mourir. Un commun ancré sur un littoral qui passera sous l'eau, dans une vallée qui deviendra invivable, ne survivra pas à son lieu. La métaphore cellulaire suppose la reproduction indéfinie ; le monde fini impose aussi la disparition, le deuil, le repli. Et ici l'essaimage prend un sens qu'on n'avait pas vu d'abord : il n'est pas seulement la prolifération joyeuse, il est aussi la transmission avant la fin. Un commun qui se sait condamné par la montée des eaux essaimerait non pour grossir mais pour que ce qu'il a appris, ses règles, ses savoirs, sa manière de tisser, passe ailleurs avant que le lieu ne disparaisse. La cellule qui se divise avant de mourir. La graine qui part avant l'hiver. Le mandat de transmission cesse alors d'être seulement temporel, transmettre aux générations dans le temps, pour devenir aussi spatial, transmettre aux lieux qui resteront vivables quand le sien ne le sera plus.

Je ne veux pas résoudre cela trop proprement, parce qu'il y a, dans cette idée d'un essaimage qui se redéploie vers les terres encore habitables, le germe d'un problème qu'on ne peut pas escamoter, celui des migrations, des terres déjà occupées, de qui accueille qui et à quelles conditions. Densifier sur place a une limite physique ; transmettre vers les hauteurs, vers le nord, vers ce qui restera vivable, ce sera entrer dans des lieux qui ont déjà leurs tisseurs. C'est l'un des poids les plus lourds que ce livre aura à porter, et ce n'est pas ici qu'il sera soulevé, c'est la pensée de l'archipel, vers laquelle nous marchons, qui devra l'affronter. Qu'il suffise, pour l'instant, d'avoir refusé l'illusion d'une prolifération innocente. L'essaimage, dans un monde fini, n'est pas une expansion, c'est une redistribution sous contrainte, qui touche à ce que nous avons de plus difficile à partager, la terre qui reste. Une forme bâtie sur ce principe ne ferait pas empire. Elle ferait archipel, et ce mot, ici, n'est pas lâché par hasard.
 

Reste une dernière question, qui prépare le chapitre suivant. Le bien commun, tel qu'on vient de le penser, comme tissu, comme activité, comme participation, comme engagement situé, suppose une échelle. Une certaine taille en deçà de laquelle il devient impossible, parce qu'il n'y aurait pas assez de gens pour former une communauté, et au-delà de laquelle il devient autre chose, parce qu'on aurait perdu la possibilité de la connaissance mutuelle, de la délibération directe, du contrôle réciproque.

Cette question de l'échelle n'est pas accessoire. Elle est constitutive. Un commun à l'échelle d'une rue n'a rien à voir avec un commun à l'échelle d'une nation. Un commun à l'échelle d'un quartier mobilise des dispositifs différents d'un commun à l'échelle d'un bassin versant. Et toutes les tentatives modernes qui ont essayé de penser le commun à grande échelle, la nation comme commun, l'humanité comme commun, la planète comme commun, ont buté sur cette difficulté : à mesure qu'on monte en échelle, la trame se distend, jusqu'à devenir une fiction.

Cela ne veut pas dire qu'il faut renoncer à toute échelle supérieure. Cela veut dire qu'il faut penser l'articulation entre les échelles, et accepter que ce ne soit pas la même chose qui se passe à chacune. À l'échelle locale, un commun fonctionne par la présence directe, la parole partagée, la connaissance des visages. À l'échelle plus vaste, ce qui peut exister, c'est une fédération de communs locaux qui se relient sans fusionner. Pas un commun continental, un archipel de communs.