ACTE I - CHAPITRE 3 : La somnolence des pelouses tondues

Il y a une différence entre dormir et être anesthésié, et cette différence n'est pas rhétorique. Celui qui dort peut se réveiller : il suffit d'un bruit, d'une lumière, d'une main posée sur l'épaule. Le sommeil est une suspension provisoire, naturelle, réversible. Celui qu'on a anesthésié, en revanche, a consenti à ne plus sentir, et ce consentement est la chose la plus difficile à nommer parce qu'il n'a pas eu lieu en une fois, dans un bureau, avec un formulaire signé. Il a eu lieu progressivement, au fil des années, dans le crissement d'une tondeuse à gazon chaque samedi matin.

Rode-Saint-Genèse est une commune habitée par des gens instruits qui lisent des journaux sérieux, trient leurs déchets avec une conscience presque pieuse, et savent dans les grandes lignes au moins, que quelque chose ne va pas dans l'état du monde. Je dis presque pieuse tant l’acte de trier ses plastiques m'apparaît vain quand une simple loi suffirait à les interdire dans l’agro-alimentaire, idée que proposait la Convention citoyenne pour le climat avant que le politique ne préfère, une fois de plus, en faire reposer la charge morale sur le consommateur. Pourtant quelque chose y est étrangement absent. Non pas la pensée, non pas la bonne volonté, mais quelque chose d'antérieur à tout cela, quelque chose du corps, du nerf, de la peau. Cette capacité à laisser le monde nous affecter avant de décider comment y répondre, à recevoir la réalité dans sa rugosité brute avant de l'emballer dans le coton protecteur de nos catégories habituelles. Rode a beaucoup d'opinions sur le monde. Mais Rode ressent peu. C'est une nuance qui change tout.

Je ne dis pas cela depuis un surplomb que je n'aurais pas. Je le dis depuis l'intérieur d'une maison qui ressemble à toutes les autres, avec ses caves pleines d'objets qu'on n'utilise plus, son jardin taillé dans les formes que le quartier autorise tacitement. Ce que je décris, c'est aussi ce que j'habite, du moins ce que j'ai habité, enfin, ce dont j'essaie encore de mesurer la profondeur en moi. Et c'est précisément pour cette raison que le diagnostic ne console pas : on ne peut pas pointer du doigt sans se retrouver soi-même dans le champ de vision. La lucidité sur Rode est indissociable d'une lucidité sur soi qu’il serait malhonnête de passer sous silence.

Cette brutalité lucide n'est pas un voile jeté sur la réalité pour nous en détourner, comme si la réalité existait quelque part, intacte, derrière une tenture qu'il suffirait de tirer pour se retrouver enfin dans le vrai. Le spectacle de Guy Debord est une architecture de la séparation : une réorganisation de l'espace intérieur qui fait que la réalité cesse d'arriver jusqu'à nous dans sa rugosité brute. Il ne s'agit pas de nous tromper sur ce qui existe, il s'agit de nous couper de ce que nous pourrions ressentir à son contact. Un Rodien sait très bien qu'il existe des mines de cuivre en Amérique du Sud, des chaînes d'approvisionnement qui traversent des dizaines de frontières, des enfants qui travaillent dans des conditions que sa conscience réprouverait unanimement. Il le sait, et ce savoir n'arrive pas jusqu'à lui comme un choc, comme une brûlure, comme quelque chose qui exigerait une réponse. Il arrive feutré, amorti, déjà digéré dans le registre de l'indignation raisonnable, ce registre si confortable où l'on peut être contre quelque chose sans que cela ne change quoi que ce soit à la façon dont on vit.

Rode ne regarde pas le monde depuis sa fenêtre. Rode vit dans cette fenêtre, confortablement installée dans son cadre, parfaitement orientée. Les arbres sont là, dehors, magnifiques, accessibles à pied en dix minutes. Le lien avec eux, le lien organique, charnel, conditionnel, a été coupé quelque part dans les décennies où on a commencé à construire des maisons avec des jardins à regarder plutôt qu'à habiter, des quartiers à traverser plutôt qu'à éprouver. 

Ce capitalisme néolibéral ne détruit pas le désir, il le domestique. Il le canalise vers des objets qui ne menacent rien, vers des espaces de liberté qui sont exactement délimités pour ne jamais déborder sur ce qui compte vraiment. Le suburb de Clouscard, ce modèle spatial dont Rode est une variante francophone (enfin flamande) presque parfaite, avec ses haies bien taillées, ses allées gravillonnées, ses barbecues de juillet est le laboratoire de ce consentement. Chaque maison est une cellule d'individualisation qui ressemble à la liberté et qui en est l'exact inverse : on y fait ce qu'on veut, à condition de vouloir ce qu'on fait déjà. La liberté de suburb est une liberté sans alternative, ce qui n'est plus tout à fait de la liberté mais en garde toutes les apparences ce qui, pour un système qui a besoin de légitimité sans avoir besoin d'être légitime, est précisément l'idéal.

Mais Clouscard va plus loin. Il démontre que le capitalisme fabrique le désir qu'il veut que nous ayons, il façonne l'image de ce que nous croyons vouloir librement. Après la guerre, il fallait sauver le système capitaliste d'une classe ouvrière armée et d'une gauche puissante. On ne pouvait plus réprimer frontalement, alors on a séduit. On a inventé la société de consommation, non pas comme réalité, car la réalité marxiste demeurait intacte, les uns, les ouvriers, produisant toujours plus qu'ils ne consomment et les autres, les bourgeois, consommant toujours plus qu'ils ne produisent. On l’a inventé comme fiction nécessaire, comme récit dans lequel le travailleur pouvait se croire participant d'une abondance qui n'était pas la sienne. L'iPhone dans la poche du livreur à vélo. La voiture qui ressemble à celle du cadre, mais en crédit sur sept ans. Le week-end financé par un découvert bancaire. Ces objets ne sont pas des luxes, ce sont des équipements de travail habillés en désirs de bourgeoisie, des nécessités économiques travesties en libertés individuelles. Et ce travestissement est le cœur du système : faire croire à l'ouvrier qu'il vit comme son patron, pendant que son patron continue de vivre de son travail. Cette notion est d’ailleurs très actuelle, car elle a été reprise avec un cynisme si parfait qu'il en devient presque admirable dans sa franchise par la marque chinoise Temu, dont le modèle économique repose sur la production à coût marginal quasi nul dans des conditions sociales et environnementales que personne ne regarde vraiment, qui a choisi comme slogan principal : “Shop like a billionaire”. La promesse est nue, décomplexée, presque honnête dans son indécence : ce que vous achetez ici, ce n'est pas un objet, c'est une identité empruntée, une simulation de richesse. Clouscard avait décrit le mécanisme quarante ans plus tôt. Temu a juste eu l'audace de le mettre sur l'emballage. 

Ce que Clouscard appelle le frivole, cette culture du plaisir sans conséquences, du désir sans engagement, de la transgression comme style de vie est la grande opération culturelle du capitalisme d'après-guerre. Mai 68, dans cette lecture qui dérange autant à droite qu'à gauche, n'était pas une révolution mais une rénovation du capitalisme : la bourgeoisie libérale-libertaire abandonnait ses vieilles valeurs d'austérité et d'épargne pour embrasser la permissivité, et cette permissivité devenait aussitôt l'idéal que toute la société devait désirer atteindre. Liberté sexuelle, transgression des codes, consommation hédoniste, la gauche abandonnait les conquêtes sociales pour les conquêtes sociétales. Les conquêtes sociales, c'était le droit à la retraite, la sécurité de l'emploi, la réduction du temps de travail, tout ce qui arrachait le corps du travailleur à la disposition absolue du capital ; les conquêtes sociétales, c'était le droit d'aimer qui on voulait, de fumer ce qu'on voulait, de s'habiller comme on voulait, toutes choses réelles et précieuses en elles-mêmes, mais qui ne dérangeaient pas d'un millimètre la propriété des moyens de production. Et pendant qu'elle célébrait la libération des mœurs, le capital continuait tranquillement son travail. On avait substitué à la lutte des classes une lutte pour le droit d'être frivole.

Enfin Clouscard théorise, le double bind, cette injonction contradictoire, cette torture mentale, que le capitalisme de la séduction a élevé au rang de principe organisateur de l'existence. Le même système qui exige que tu sois un travailleur discipliné, ponctuel, performant, silencieux sur ses conditions de travail, te commande simultanément d'être un consommateur compulsif, impulsif, jouisseur, incapable de résister à l'achat. Il te dit “sois raisonnable” et “laisse-toi aller” dans le même souffle, “épargne pour ta retraite” et “profite maintenant”, “sois responsable” et “cède à tes envies”. La publicité te somme d'acheter une voiture pendant que les campagnes de sensibilisation te reprochent de polluer. Le crédit te permet de consommer au-delà de tes moyens pendant que le prêteur t'enchaîne pour dix ans au fruit de ton travail. Quoi que tu fasses dans ce système, tu es en faute, si tu résistes au désir, tu rates ta vie ; si tu y cèdes, tu t'endettes.

La violence de ce système, c'est précisément qu'il ne ressemble pas à de la violence. Il ressemble à de la liberté. Il ressemble à du choix. Le système n'a pas besoin de contraindre, il intègre. Il n'a pas besoin de vous forcer à participer à votre propre subordination, elle fait de cette participation une évidence, un réflexe, une forme de bon sens. Le Rodien qui tond sa pelouse le samedi matin n'est pas un esclave, il est un rouage consentant, ce qui est infiniment plus efficace et infiniment plus difficile à défaire. Il croit entretenir son jardin. Il reproduit, sans le savoir ni le vouloir, l'architecture exacte d'un système dont il ne voit pas les contours parce qu'il en est lui-même un élément portant. Le système ne se voit pas de l'intérieur, il est l'eau dans laquelle on nage depuis si longtemps qu'on a oublié qu'on nage. Et c’est sa force, immense, presque invincible, parce qu'on ne résiste pas à ce qu'on ne reconnaît pas comme une contrainte.

On a tellement voulu faire de l'ignorance le problème central, si seulement les gens savaient, si seulement l'information circulait mieux, si seulement les médias disaient la vérité, qu'on a sous-estimé la force d'un tout autre phénomène : celui d'un savoir qui ne parvient pas à modifier le comportement. Ce n'est plus un problème d'information. C'est un problème de sensibilité, au sens où Aurélien Barrau parle de crise du sensible : non pas l'incapacité à comprendre, mais l'incapacité à laisser ce qu'on comprend nous atteindre suffisamment pour que quelque chose change. Rode comprend. Rode est même, dans l'ensemble, d'accord avec les diagnostics. Et Rode continue de tondre ses pelouses, d’être dans cette consommation ludique, cette société du désir qui n’a pas de fonctionnalité, ou d’utilité.

Ce qu’Orwell résume dans cette formulation tranchante : “To see what is in front of one's nose needs a constant struggle”. Le crime qu'il décrit n'est pas celui du mensonge délibéré. C'est celui du regard qui s'arrête juste avant d'arriver là où ça ferait mal. Une compétence acquise, non pas enseignée mais intériorisée, non pas imposée mais consentie, cette faculté à ne pas pousser la pensée jusqu'au bout, à s'arrêter juste avant la conclusion inconfortable. Ce n'est pas une forme de bêtise. C'est au contraire une forme d'intelligence défensive particulièrement élaborée. Rode en est pleine. J'en suis plein.

Repu de ce savoir anesthésiant, ce regard qui se referme avant d'arriver à la fenêtre. Une anesthésie librement consentie parce qu'elle est plus confortable que l'alternative. Dans l'état du monde aujourd’hui, cette foi-là est peut-être la forme d'irresponsabilité la plus difficile à nommer, précisément parce qu'elle est la plus répandue, la plus partagée, la plus normale. Elle ne ressemble pas à une faute. Elle ressemble à un samedi matin.

Mais aucun diagnostic ne suffit à faire sortir celui qui le formule de la condition qu'il décrit. Cette façon qu'a la lucidité de se retourner contre celui qui la porte en lui rappelant que comprendre n'est pas agir, que nommer n'est pas transformer, que décrire une anesthésie ne l'abolit pas. On peut s'enfermer dans la connaissance des mécanismes qui nous déterminent comme on s'enferme ailleurs dans l'ignorance des mêmes mécanismes. Les conséquences pratiques de ces deux enfermements sont étonnamment semblables.

À un moment, pourtant, il faut essayer. Pas parce qu'on a trouvé la bonne méthode, ni parce qu'on dispose d'une théorie suffisamment robuste pour orienter l'action, cette certitude-là, quand elle arrive, est généralement trompeuse, signe qu'on n'a pas encore mesuré l'épaisseur de ce qu'on ignore, comme le décrit l’effet Dunning-Kruger représentant la montagne de la stupidité et la vallée de l’humilité. Mais cette lucidité devient, passé un certain seuil de conscience, une forme de mauvaise foi qu'on n'arrive plus à se pardonner. On essaie donc. On essaie d'abord là où la culture politique héritée nous dit d'essayer, dans les cadres institutionnels où la démocratie représentative prétend offrir aux citoyens leurs canaux d'influence. Cette tentative échoue, souvent, non pas parce qu'on s'y serait mal pris, mais parce que le cadre lui-même est conçu de telle sorte que les énergies transformatrices qui s'y déposent finissent par être neutralisées, absorbées, retournées au profit du maintien de ce qu'elles prétendaient changer.

Je pense qu’ il faudrait remonter à l’année 2005, pour comprendre ce qui se jouait déjà. Dans le geste le plus simple qu'une démocratie offre à ses citoyens : mettre un bulletin dans une urne. Ce premier moment singulier de ma vie politique, où j'ai éprouvé la sensation d'une coïncidence réelle entre un geste citoyen et quelque chose qui ressemblait à une puissance d'agir. J'étais jeune, j'avais lu le texte du Traité constitutionnel européen intégralement, exercice absurde peut-être, mais il m'avait paru impensable de me prononcer sur un document sans en avoir parcouru les quatre cent quarante-huit articles. J'y avais repéré ce qui me paraissait alors, et me paraît toujours, la charge centrale du texte : l'inscription du libéralisme non pas comme une option parmi d'autres, à débattre démocratiquement dans chaque Parlement national selon les majorités du moment, mais comme une règle constitutionnelle, c'est-à-dire comme un socle juridique placé au-dessus de la délibération ordinaire, soustrait à la capacité de révision des assemblées élues. Une doctrine économique érigée en norme supra-légale, voilà ce qu'on nous demandait de ratifier sous couvert de construction européenne.

Cette doctrine était l'aboutissement d'une longue histoire, une histoire que peu de personnes racontent vraiment parce qu'elle est trop longue, trop technique et que ces histoires ont du mal à trouver leur public. Pourtant je vais essayer, même brièvement, d’en retracer les contours, car sans cette brique, on ne comprend pas ce qu'on votait vraiment ce 29 mai 2005.

Tout commence avec un Écossais du XVIIIe siècle, Adam Smith, professeur de philosophie morale, qui avait une intuition selon laquelle la poursuite de l'intérêt particulier pouvait, dans certaines conditions, produire un bien collectif inattendu. Il appelait cela la “main invisible”. De sa plume, ce n'était pas un dogme, mais une observation prudente, nuancée, inscrite dans une pensée qui s'intéressait autant à la morale qu'à l'économie. Mais comme il arrive souvent aux idées qui traversent les générations : la nuance a disparu, la prudence s'est évaporée, et ce qui était une hypothèse est devenu une certitude. La “main invisible”, écrite trois fois dans toute l’œuvre de Smith, presque en passant, est devenue le fondement d'une religion, la religion du marché, avec ses prêtres, ses dogmes, et surtout son péché cardinal : mettre en doute que le marché sache mieux que quiconque ce qui est bon pour nous tous.

Quelques années plus tard, un Français du nom de Jean-Baptiste Say ajoutait une pierre à l'édifice. Une pierre qui ressemblait à un progrès théorique mais qui était, à y regarder de près, une omission fondatrice. L'offre crée sa propre demande. L'équilibre est naturel, les crises générales impossibles, et la croissance peut s'étendre à l'infini. L'infini. Il faut s'arrêter un instant sur ce mot, le tenir à bout de bras et le regarder. L'infini, dans une planète finie. Say évacua l’oxymore d'un geste théorique d'une désinvolture confondante : en excluant purement et simplement les ressources naturelles du champ de l'analyse économique. La forêt, le sol, l'eau, le pétrole, obtenus à titre gratuit, écrivait-il. Gratuits car inépuisables. Du moins le pensait-on à l’époque sans se soucier des limites planétaires. Avec cette exclusion-là, deux siècles d'économie mainstream construisaient leur cathédrale sur l'hypothèse que la nature n'entrait pas dans le calcul. Et nous en sommes pratiquement au même stade aujourd’hui.

L’ombre de Ricardo s’étendit ensuite sur le siècle, apportant avec elle la séduisante promesse des avantages comparatifs, peut-être la formulation la plus séduisante que le libéralisme économique ait produite, et peut-être aussi la plus dangereuse dans ses effets à long terme. Chaque pays, disait-il, a intérêt à se spécialiser dans ce qu'il fait relativement le mieux et à commercer librement avec les autres. L'Angleterre fait du drap, le Portugal fait du vin, tout le monde y gagne. L'idée est élégante, contre-intuitive, et ce n'est pas un hasard si elle a été qualifiée par un prix Nobel d'économie de “meilleur exemple d'un principe économique indéniable mais contraire à l'intuition des personnes intelligentes”. Ce qu'elle ne disait pas, ce qu'elle ne pouvait pas dire, parce que ses hypothèses étaient celles d'un monde qui n'existe que dans les équations, c'est que la spécialisation crée la dépendance. L'Angleterre ricardienne, autosuffisante au début du XIXe siècle, dépendrait pour plus des deux tiers de l'étranger pour son alimentation le siècle suivant. Et deux siècles plus tard, quand le Covid ferma les frontières, on découvrirait que les masques venaient de Chine, les principes actifs des médicaments d'Inde, les semi-conducteurs de Taïwan, que toute la belle efficacité globale du libre-échange avait sacrifié en chemin quelque chose qu'aucun modèle économique n'avait pensé à mesurer : la résilience et la robustesse.

L'école néoclassique, dans la seconde moitié du XIXe siècle, prit toutes ces intuitions et les habilla de mathématiques. Des équations, des fonctions d'utilité, des modèles d'équilibre général, la main invisible de Smith devenait une démonstration formelle, la rigueur apparente de la formalisation faisant passer pour des lois universelles ce qui n'était que des comportements contingents dans des conditions particulières. Et surtout, elle introduisit cette idée vertigineuse de la “substituabilité” : si on manque de forêts, on les remplace par du charbon, si on manque de pétrole, on le remplace par de la technologie, etc. La nature n'est qu'un facteur de production parmi d'autres, interchangeable, remplaçable, toujours compensable par l'ingéniosité humaine. Cette hypothèse, présentée non comme un pari philosophique mais comme une donnée technique, est peut-être la plus ruineuse de toute l'histoire de la pensée économique. 

Milton Friedman porta le tout à sa radicalisation ultime. Conseiller de Nixon et Reagan, membre de la Société du Mont-Pèlerin avec Friedrich Hayek, il formula ce qui reste peut-être la phrase la plus honnêtement cynique que l'économie du XXe siècle ait produite : “il n'y a qu'une seule et unique responsabilité sociale de l'entreprise, utiliser ses ressources et s'engager dans des activités conçues pour augmenter ses profits”. Smith, au moins, était philosophe moral. Friedman expurgeait la morale. La destruction de l'environnement ? Une “externalité” à corriger à la marge par une taxe bien calibrée, pas un signal d'alarme sur les limites physiques d'un système, juste un dysfonctionnement ponctuel. Ce que Naomi Klein appellera plus tard la “stratégie du choc” compléta l'arsenal : ces idées-là ne s'imposèrent pas par la force de leurs arguments, mais par la force des crises qu'on savait mettre à profit, le Chili de Pinochet, la Russie post-soviétique, les pays d'Europe de l'Est après 1989. La doctrine s'installait quand les peuples étaient trop désemparés pour résister.

Et pendant ce temps, un homme réfutait tout l'édifice depuis la physique. Nicholas Georgescu-Roegen, mathématicien et statisticien formé à Paris puis à Harvard, armé des mêmes outils mathématiques que les néoclassiques, démontrait que leur construction reposait sur une impossibilité thermodynamique. La deuxième loi de la thermodynamique, la loi de l'entropie, dit qu'une transformation d'énergie engendre une dégradation irréversible, les ressources prélevées ne reviennent jamais intactes, les déchets s'accumulent sans que rien ne les absorbe complètement. En ignorant l'entropie, en croyant à la substituabilité infinie des facteurs, l'économie moderne se condamnait à détruire le capital naturel dont elle dépendait pour survivre. Ce n'était pas une opinion, ce n'était pas une position politique, c'est une conséquence des lois de la physique. Georgescu-Roegen est mort en 1994 sans avoir été vraiment entendu, parce qu'il est plus simple de ne pas entendre ce qui démantèle deux siècles d'équations que de le réfuter.

A cette théorie économique manquait le chaînon institutionnel, et c’est ce que nous votions en 2005. Nous votions l'ordolibéralisme. Cette école fondée en Allemagne dans les années 1930 par Walter Eucken ne croit pas que le marché s'autorégule spontanément. Il croit qu'il faut construire un cadre institutionnel fort pour que la concurrence produise ses effets. Des règles constitutionnelles qui protègent le marché des dérives politiques. Une banque centrale indépendante à qui tout le reste doit être subordonné. Des plafonds de déficit et de dette, les fameux 3% et 60%, qui ne reposent sur aucune démonstration scientifique sérieuse mais qui ont la solidité des vérités révélées. En imposant ces règles aux États membres, l'Union européenne construit une constitution économique, c'est-à-dire un ensemble de principes placés au-dessus de la délibération démocratique ordinaire, soustrait au vote des peuples, rendu inattaquable par la technique juridique.

Le Traité constitutionnel de 2005 voulait franchir l'étape suivante, inscrire ces principes non plus dans des traités révisables mais dans une constitution, une norme placée au-dessus de tout le reste, définitive, intouchable. Ce qui était déjà contraignant devenait permanent. Ce qui était politique devenait technique. Ce qui était idéologique devenait évident. Et cette transformation-là, de Smith à Eucken, en passant par Say, Ricardo, les néoclassiques et Friedman, n’est pas due à des bureaucrates malveillants, à un complot de l'ombre, mais quelque chose de plus insidieux et de plus difficile à combattre : la longue sédimentation d'une idéologie qui avait fini par s'oublier elle-même comme idéologie, qui croyait sincèrement décrire la réalité plutôt que la prescrire, qui avait confondu ses propres hypothèses avec les lois du monde. Une idéologie tellement ancrée qu’elle paraît naturelle et incontournable.

Mais au fond, c'était une question d’éducation et de valeurs. Une question que l'économie, dans sa prétention à la neutralité technique, s'était soigneusement arrangée de ne jamais poser : voulons-nous vraiment construire une société dont le principe organisateur soit la maximisation du profit ? Voulons-nous vraiment que la compétition entre individus, entre entreprises, entre nations, soit le moteur premier de nos existences collectives ? Voulons-nous que la valeur d'une forêt se mesure au bois qu'on peut en tirer, que la valeur d'un enfant se mesure à la productivité future qu'il représentera pour le marché du travail ?

Ces questions paraissent scandaleusement naïves. Ce que deux siècles de libéralisme économique ont réussi à faire, peut-être mieux que tout le reste, c'est de nous faire croire que ces questions n'avaient pas de réponse alternative, There Is No Alternative, que l'intérêt individuel comme moteur, la concurrence comme régulateur, la croissance comme horizon, n'étaient pas des choix mais des nécessités, pas des valeurs mais des faits. Mais peut-être pourrions-nous nous interroger sur la réciprocité plutôt que la compétition, le soin plutôt que la maximisation, l'usage partagé plutôt que la propriété exclusive, le temps long plutôt que le rendement trimestriel, la beauté de la nature plutôt que l’exploitation de ses ressources. Les prochaines parties de ce livre traiteront justement de ce qui pourrait advenir si on décidait de prendre ces questions au sérieux, comme les fondations d'un autre contrat social, d’une autre éducation.

En 2005, je ressentais cette obligation de convaincre. J'avais donc imprimé des tracts, distribués au lycée, sur des marchés, j’avais essayé d'expliquer à qui voulait entendre que la question posée n'était pas pour ou contre l'Europe mais pour ou contre l'inscription d'une idéologie dans le marbre institutionnel. Et, le soir du 29 mai, la France avait voté non. 55%. Je me souviens encore de cette soirée avec une netteté qui tient à la qualité singulière des rares moments où l'on sent que quelque chose de collectif a réussi à se dire malgré la pression des machines médiatiques et politiques qui avaient massivement appelé à l'inverse. Ce n'était pas la victoire d'un camp contre un autre, c'était la démonstration, pendant quelques heures au moins, qu'un peuple pouvait encore dire non à ce que ses élites lui présentaient comme une évidence. J'avais savouré cette victoire comme on savoure une rareté dont on pressent qu'elle ne se reproduira pas souvent. Tous les partis de gouvernement, toutes les grandes rédactions, tous les experts consultés avaient appelé au oui. Le non l'avait emporté. Il y avait quelque chose de vertigineux dans cette issue, la possibilité, peut-être, que la démocratie fût encore cette chose-là, une délibération véritable entre citoyens pouvant contredire leurs propres représentants, ou la démonstration que notre régime représentatif n’est pas démocratique.

Trois ans plus tard, en 2008, Nicolas Sarkozy fit adopter le traité de Lisbonne par voie parlementaire, avec le concours d'une majorité socialiste au Sénat, un traité dont Valéry Giscard d'Estaing lui-même, qui avait présidé à la rédaction du texte initial, reconnaissait publiquement qu'il reprenait à peu près intégralement les dispositions du traité que les Français avaient rejetées. La décision populaire de 2005 fut ainsi, au sens strict du mot, piétinée. Elle ne fut pas contestée par une autre consultation qui lui aurait répondu. Elle ne fut pas débattue, réexaminée, réévaluée à la lumière de nouveaux arguments. Elle fut contournée par un procédé parlementaire qui exploitait précisément ce que la démocratie représentative contient de plus suspect : la possibilité pour les élus d'annuler ce que le peuple avait voté, dès lors que ce vote leur déplaisait. Nous étions en présence, dans ce moment-là, non d'une maladresse politique ni d'une déviation conjoncturelle, mais d'une manifestation concentrée de la véritable nature du système, un système où le peuple est invité à s'exprimer quand il est probable qu'il dira ce qu'on attend de lui, et où son expression est neutralisée quand il dit autre chose, sous couvert de légitimité élective.

La même année, ou presque, c'était en 2009, Sarkozy faisait rentrer la France dans le commandement intégré de l'OTAN dont de Gaulle l'avait fait sortir en 1966, et cela aussi sans consultation populaire, sans débat public de quelque ampleur, par la seule décision d'un exécutif qui considérait apparemment que cette question géopolitique majeure ne méritait pas qu'on sollicitât l'avis des citoyens. Deux gestes, en l'espace de quelques mois : l'annulation d'un vote populaire, la réintégration d'une alliance militaire dont le retrait avait été l'un des actes fondateurs de la souveraineté française contemporaine. Deux gestes qui m'avaient, je dois le dire, durablement inoculé contre le personnage, et au-delà du personnage, contre le système qui permet à une majorité parlementaire disciplinée, de défaire en quelques mois ce que des décennies de délibération avaient construit. Quelque chose, dans ce double geste sarkozyen, achevait de dévoiler ce que le système représentatif avait de structurellement antidémocratique : sa capacité à traiter le vote populaire comme une simple information à digérer, à intégrer, à contourner quand les intérêts de la classe dirigeante l'exigeaient.

On ne guérit pourtant pas d'une croyance en un jour. À cette même époque, au début des années 2010, une fiction est venue réanimer ce qui s'était éteint en moi. La série danoise Borgen connaissait un immense succès en mettant en scène l'ascension de Birgitte Nyborg, cheffe d'un parti centriste appelé les « Modérés », qui parvenait au pouvoir avec la promesse d'une intégrité absolue et d'un dépassement des vieux clivages. J'avais regardé cela avec une fascination qui en disait long sur mon besoin d'espérer encore. Si le système bipolaire écrasait tout, peut-être qu'une voie centrale, pragmatique et éthique, pouvait le prendre à revers. Clermont-Ferrand est venu ensuite, comme une répétition de la même leçon à une autre échelle, avec davantage de moi-même engagé et donc davantage à perdre. J'avais la vingtaine presqu’achevée dans les années 2013 - 2014, le statut de jeune cadre dont on ne sait pas encore qu'il s'agit d'une catégorie sociologique avant d'être une étape de la vie, et la conviction tranquille que la politique pouvait encore être quelque chose. Le mouvement dont je me rapprochais à l'époque, s'appelait le Modem. Le fait que son fonctionnement se réclamait précisément de cette logique de mouvement plutôt que de parti, me parlait ainsi que par ses valeurs sociales affichées, par la volonté d’en finir avec ce ping pong gauche droite, pour transcender les clivages, sans que je sois alors capable d'identifier clairement ce que sa filiation libérale recouvrait dans son ADN.

En 2014, j'étais en charge de l'écriture du programme pour les municipales. Je m'y étais engagé avec une foi méthodologique qui peut faire sourire aujourd'hui mais qui me paraissait alors la seule façon raisonnable de faire de la politique : un programme participatif, élaboré avec tous les adhérents du mouvement, structuré autour de leurs besoins concrets, articulé entre des chapitres cohérents. Une ville moderne et connectée, écrivais-je en introduction, où la démocratie ne se fait pas tous les six ans au moment d'élire son maire, mais bien au quotidien de façon participative. Ces mots étaient pleins d'une exigence éthique, un mandat sans cumul, des élus pénalisés financièrement en cas d'absence, une charte de transparence, un cabinet du maire à effectif réduit pour mettre fin aux interventions partisanes, qui semblait croire encore que les institutions pouvaient être réformées de l'intérieur, qu'il suffisait de bien écrire les règles pour que les comportements suivent.

Avec un autre jeune du mouvement, j'avais également réalisé des vidéos promotionnelles pour les cinq premiers de la liste, petits films montés à l'arrache, où l'on essayait de capter quelque chose comme une sincérité. J'étais investi, je ne savais pas encore à quoi, mais je l'étais. Je voyais déjà comment Clermont pouvait devenir cette nouvelle génération de ville dont parlait notre introduction. J'écrivais dans le programme que le temps des maires bâtisseurs construisant à tour de bras devait cesser, et je le pensais. J'écrivais qu'il fallait redonner une taille humaine à la ville, et je le pensais aussi. Je pensais beaucoup de choses, à cette époque, avec cette intensité particulière que donne la croyance qu'on est en train de participer à quelque chose qui dépasse les arrangements d'appareil.

Puis vinrent les coups bas. Ils ne sont jamais arrivés frontalement, c'est l'une des choses que cette expérience m'a apprises sur la nature réelle du politique tel qu'il se pratique. Les coups bas, dans ce monde-là, ne portent presque jamais sur les idées. Ils portent sur les personnes. Ils portent sur ce qu'untel aurait dit dans un dîner, sur ce qu'unetelle aurait omis de dire à telle réunion, sur le passé professionnel qu'on déterre d'un candidat pour le clouer au pilori d'un débat qui n'a plus rien à voir avec ce dont il devrait s'agir. Brenas contre Fanget, je revois encore cette dynamique, cette espèce de combat d'ego entre deux hommes de la droite locale qui occupait dans la presse régionale infiniment plus de place que toute discussion sur ce qui aurait pu améliorer la vie des Clermontois. La politique, telle que je la découvrais, n'était pas un débat d'idées dégradé en bataille de personnes. C'était une bataille de personnes qui empruntait occasionnellement le costume d'un débat d'idées pour se légitimer.

Et puis vint l'union. C'est toujours ainsi que cela se passe, dans ce système, à un moment donné, pour des raisons d'arithmétique électorale, il faut s'allier. L'alliance avec l'UDI, négociée au-dessus des têtes de ceux qui avaient passé des mois à construire le programme, s'est traduite exactement comme elle le devait : le programme participatif a été balayé. Pas discuté, pas amendé, pas même critiqué : tout bonnement balayé. À sa place, on a construit en quelques jours un texte de circonstance, un patchwork sans colonne vertébrale, fait pour ne fâcher personne et donc pour ne rien dire. Toutes les exigences éthiques que nous avions inscrites, la limitation des cumuls, la transparence des indemnités, la réduction du cabinet, disparurent au profit de formulations suffisamment vagues pour ne plus engager personne. Il fallait ratisser large, comme on disait alors, et ratisser large signifiait, en pratique, raser les aspérités qui avaient donné au texte sa raison d'être. J’avais honte. Honte de distribuer un papier auquel je ne croyais plus, honte de défendre dans des réunions publiques des formulations vidées de leur sens, honte surtout quand des amis me montraient le programme en me demandant ce que j'avais voulu dire, avec cette politesse légèrement gênée des gens qui ne veulent pas blesser. Le résultat est connu : Bianchi pour le PS, Brenas pour l'UMP, les deux étiquettes, socialistes et conservateurs, sortirent leur épingle du jeu, comme elles le font toujours, parce que le système est précisément calibré pour qu'elles le fassent. Tout ce qui prétend être autre chose qu'elles est ou bien absorbé, ou bien réduit à un rôle de figurant dont la fonction est de donner l'illusion du pluralisme.

Ce qui m'a poursuivi le plus longtemps, dans cette histoire, n'est pas la défaite, je n'avais pas misé ma vie sur cette élection, et son échec ne fut pas un drame personnel. Ce qui m'a poursuivi, c'est l'épilogue. Trois ans plus tard, en 2017, le Modem s'allia à un homme que Juan Branco décrirait comme la création délibérée d'un système, les grandes fortunes françaises ayant simplement décidé, face à l'usure des anciennes étiquettes politiques, de produire elles-mêmes leur candidat. Tout à coup ces mêmes personnes qui avaient ramassé quelques pourcents à Clermont-Ferrand explosèrent les compteurs électoraux et furent élus députés. Les visages étaient les mêmes, le programme était toujours aussi inexistant, voire peut-être plus inexistant encore, désormais réduit à une vague disruptive et pourtant les voix affluèrent par millions. Le système politique, dans cette séquence, démontrait avec une clarté presque pédagogique qu'il fonctionne sans rapport avec les contenus qu'il est censé porter. Les programmes ne décident de rien. Les idées ne décident de rien. Ce qui décide, ce sont des effets de positionnement, des opportunités de timing, des récits médiatiques, des enchaînements d'événements dont la logique propre est entièrement déconnectée de ce qui devrait être l'objet d'un débat politique.

J'avais déjà basculé, à ce moment-là. La naissance de mon fils m'avait conduit en dehors de la zone où l'on continue de croire à ces mécaniques. Mais je me souviens d'avoir regardé cette explosion électorale de 2017 avec une espèce de stupéfaction calme, comme on regarde se confirmer ce qu'on avait pressenti sans oser le formuler complètement : que le système politique tel qu'il se présente à nous n'est pas une démocratie. C'est une scène, très bien éclairée, très bien régulée, où des acteurs jouent des rôles qui leur ont été distribués selon des logiques qu'ils ne maîtrisent que partiellement, devant un public dont la seule fonction effective est de valider, à intervalles réguliers, la distribution des rôles.

Je l'ai vécu comme une espèce de désencombrement intérieur. Quelque chose lâchait, la croyance que la transformation viendrait par les institutions existantes, qu'il suffisait d'y entrer pour les changer, que les bonnes idées finiraient par triompher si on les défendait avec assez d'opiniâtreté. Cette croyance, qui avait porté tout mon engagement clermontois, s'effondrait sans bruit, remplacée par autre chose dont je n'avais pas encore le nom. La conviction, ou plutôt la sensation, que la politique au sens noble du terme, l'action collective sur ce qui nous est commun, ne se trouvait pas là où l'on prétendait nous la vendre, et qu'elle ne pouvait être retrouvée qu'en sortant du cadre où l'on essayait de nous enfermer.

Cette sensation, la sortie de l'hétéronomie, cette condition où nous recevons les règles de notre vie commune comme si elles venaient d'ailleurs, d'un extérieur sacré ou technique qu'il ne nous appartiendrait pas de questionner. La démocratie représentative, telle qu'elle s'est constituée depuis le XVIIIe siècle, est une formidable machine de production d'hétéronomie : elle nous demande de désigner ceux qui décideront à notre place, puis de retourner à nos affaires en attendant le scrutin suivant. Entre deux votes, le citoyen est sommé de se taire ou, s'il parle, de parler dans des cadres si étroitement balisés qu'aucune de ses paroles ne peut peser réellement sur le cours des choses. Nous appelons cela la démocratie. Nous devrions au moins avoir l'honnêteté de reconnaître que ce n'en est pas une, que c'est une oligarchie élective qui a emprunté ce nom prestigieux pour en couvrir la pratique très différente.

Stiegler disait que le système politique contemporain produit massivement de la prolétarisation, entendue non pas seulement au sens marxiste de la dépossession des moyens de production, mais au sens élargi de la dépossession des moyens d'agir, de penser, de décider de sa propre existence collective. Le citoyen prolétarisé est celui qui a perdu jusqu'à la capacité de se penser comme acteur du politique. Il vote, il ronchonne, il se tait. Et le système qui l'a réduit à cet état le félicite ensuite pour son sens civique lorsqu'il accomplit le seul geste qui lui reste : glisser un papier dans une urne tous les cinq ou six ans. Et quand le vote produit quelque chose que le système n'avait pas prévu, il lui reste la ressource de délégitimer l'élu. On l’a vu avec l’élection de Bally Bagayoko à St Denis. Le sens civique, décidément, s'arrête là où commencent les résultats qu'ils n'attendaient pas.

Il y a quelque chose de profondément humiliant dans cette mécanique, et l'humiliation est d'autant plus efficace qu'elle se présente sous les apparences de l'honneur civique. Aller voter, dans le cadre institutionnel actuel, c'est en réalité valider sa propre dépossession, c'est ratifier le contrat tacite selon lequel on accepte que d'autres décident pour soi de ce qui pourrait être décidé avec soi. Je ne dis pas qu'il faut s'abstenir, je ne suis pas en train de plaider pour le retrait apolitique : je dis que le geste électoral, dans son architecture actuelle, n'est pas le geste démocratique qu'il prétend être, et qu'il est même, paradoxalement, l'un des principaux obstacles à l'émergence d'une démocratie réelle. Tant que nous croirons que voter suffit à nous rendre quittes de notre responsabilité politique, nous n'aurons pas commencé à faire de la politique.

Ce que Clermont-Ferrand m'a appris, et ce que j'aurais mis longtemps à formuler est que la professionnalisation de la politique est une catastrophe morale et anthropologique avant d'être un dysfonctionnement institutionnel. Faire carrière en politique, ce n'est pas un métier comme un autre. C'est une activité qui produit, presque mécaniquement, certains traits de caractère qui sont l'exact opposé de ce que devrait être une vertu civique. L'élu de carrière apprend à ne pas dire ce qu'il pense, parce qu'il pourrait avoir besoin de l'autre camp demain. Il apprend à ménager les ego de ses concurrents internes, parce que son avancement dépend d'eux. Il apprend à saboter discrètement ses jeunes collaborateurs prometteurs, parce qu'ils pourraient finir par le supplanter. Il apprend à traiter le programme non comme un engagement mais comme un argument de vente. Il apprend, en somme, à devenir cette espèce particulière qu'est l'animal politique professionnel, créature pour laquelle la fin (durer) justifie progressivement n'importe quel moyen, et dont l'orgueil cesse à un certain point de pouvoir distinguer ses intérêts de ceux de la collectivité qu'elle prétend servir.

Je ne décris pas là une dérive individuelle de mauvais sujets. Je décris un effet structurel. Le système est conçu de telle sorte que ces traits de caractère s'y développent presque inévitablement, à des rythmes variables selon les personnes mais avec une régularité statistique qui ne trompe pas. Un système électoral où l'on doit constamment se réélire produit des élus qui passent l'essentiel de leur énergie à préparer leur réélection. Un système d'investiture par les appareils produit des candidats sélectionnés sur leur capacité à plaire à ces appareils. Un système où le pouvoir s'exerce loin des citoyens produit des élus qui, très vite, n'ont plus de rapport quotidien avec ceux qu'ils sont censés représenter. Ce n'est pas une question de moralité personnelle. C'est une question d'architecture institutionnelle.

Et cette architecture, il faudra bien finir par la reconnaître pour ce qu'elle est : une architecture qui a fait son temps. Les démocraties représentatives ont été inventées au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle pour résoudre un problème spécifique : comment associer à la décision politique des populations devenues trop nombreuses pour pratiquer la démocratie directe athénienne. La solution trouvée alors, la représentation par mandat libre, l'élection comme désignation périodique de représentants était une solution historique, datée, contingente. Elle n'a rien d'éternel, rien de naturel, rien de sacré. Elle peut être remplacée. Elle doit être remplacée, si l'on veut sortir de l'hétéronomie qu'elle produit. Et la question s'ouvre alors : par quoi la remplacer ?

C'est de cette question que TomorRode, à sa manière minuscule et imparfaite, est née. Pas d'un programme politique élaboré, pas d'un manifeste, pas d'une thèse, mais d'une intuition, selon laquelle il fallait recommencer ailleurs, autrement, depuis le bas, avec d'autres gens. Recommencer non pas en entrant dans le système pour le réformer de l'intérieur mais en construisant, à côté de lui, dans les interstices qu'il laisse, des formes d'agir collectif qui obéissent à une autre logique. Une logique horizontale plutôt que verticale, délibérative plutôt que représentative, ancrée dans des actes concrets plutôt que dans des promesses, locale plutôt que centralisée, modeste plutôt que conquérante.

Il ne s'agissait pas, en janvier 2019 dans cette salle, annexe de la propriété du bourgmestre de Rode, de sauver le monde ni de prétendre offrir un modèle. Il s'agissait de reprendre, à l'échelle où c'était encore possible, un peu de cette puissance d'agir politique que la démocratie représentative nous avait progressivement confisquée en nous demandant, en échange, d'aller voter de temps en temps avec une mine concernée. Une commune. Quelques dizaines d'habitants. Des projets concrets. Pas de chef, pas de mandat, pas de carrière. 

Il y a des dates qu'on n'a pas choisi de retenir et qui s'installent quand même, le 23 janvier 2019 est l'une de ces dates pour moi. Je n'avais pas alors la moindre conscience qu'elle deviendrait un point de bascule, un seuil franchi, l'une de ces inflexions discrètes, sans qu'on sache encore qu'elle était en réalité un commencement. Sur le moment, c'était simplement un soir de janvier à Rode-Saint-Genèse, froid, enneigé de la veille, gris d'une grisaille lumineuse qui semble suspendre le temps.

Je pédalais lentement dans les rues encore mouillées de neige fondue, en me posant une question révélatrice de l'état d'esprit dans lequel j'arrivais à cette première réunion : qui aurait le courage d'affronter ce froid pour venir parler de transition ? Cette question portait en elle, sans que je m'en rende compte alors, une espèce de pessimisme déjà installé, comme si je m'attendais à une salle vide, à trois personnes mal réveillées autour d'un thermos, à la confirmation discrète de cette intuition qui me hantait : que personne, au fond, ne croit vraiment qu'il puisse encore y avoir quelque chose à faire ensemble.

Je m'étais préparé, en somme, à constater une absence. C'est un mécanisme défensif qu'on apprend à connaître à force de se projeter trop souvent, de fréquenter ses propres déceptions. On baisse à l'avance le seuil de ce qu'on attend, pour que la déception, quand elle vient, soit moins brutale.

Nous nous retrouvions dans une salle prêtée par le Bourgmestre, mais sans le Bourgmestre. Il offrait un toit sans s'inviter dessous, geste d'ouverture qu'il faut reconnaître pour ce qu'il vaut, et qui disait déjà quelque chose sur la position que TomorRode allait occuper sans l'avoir formulée : ni avec le pouvoir institutionnel, ni vraiment contre lui, mais dans cet ailleurs que la grammaire politique courante n'a pas de mot pour désigner, cette troisième position qui consiste à ne plus demander la permission, à ne plus chercher l'affrontement, mais à construire silencieusement les formes d'une autre vie commune dans les interstices que l'institution laisse libres.

J'arrivai légèrement en avance, par cette ponctualité scrupuleuse qui est encore le réflexe du cadre que j'étais, et la salle était presque vide. Quelques chaises disposées autour de plusieurs tables mises côte à côte. J’attendais à l’entrée de peur que les gens ne la trouvent pas dans l’obscurité de la nuit. Il était l'heure et il n'y avait que trois ou quatre personnes que je ne connaissais pas. Je commençais déjà, intérieurement, à formuler ces phrases consolatrices qu'on se dit à soi-même quand on sent l'échec se profiler, bon, c'est un commencement, on verra avec le temps, l'essentiel est d'avoir essayé, quand la porte s'ouvrit.

Une personne entra, secouant la neige fondue de ses chaussures. Puis une autre, qui la suivait à quelques pas. Puis deux ensemble, qui paraissaient se connaître. Puis trois, qui ne se connaissaient pas mais arrivaient en même temps. Et ainsi de suite, par petites grappes irrégulières, pendant les dix minutes qui suivirent, comme si la commune entière, ou du moins cette fraction d'elle dont je n'avais pas encore soupçonné l'existence, s'était donné le mot pour rendre invalide ma prophétie pessimiste. Au bout du compte, nous étions trente. Trente personnes que la curiosité, l'inquiétude, le désir vague de faire quelque chose ou simplement le besoin de se trouver entre vivants ce soir-là avait poussées à sortir de chez elles dans le froid pour venir s'asseoir dans une salle écouter des inconnus parler d'une chose qu'aucun d'entre nous n'aurait su définir précisément.

Trente, dans une commune de presque dix-neuf mille habitants, c'est statistiquement dérisoire, moins de deux pour mille de la population. Et en même temps, trente personnes qui se déplacent un soir de janvier dans la neige pour se réunir autour d'un projet qui n'a pas encore de nom, c'est infiniment plus que ce qu'on attend généralement de la mobilisation citoyenne contemporaine. Nous vivons dans des sociétés où il faut beaucoup pour faire bouger les corps, où le confort domestique l'emporte presque toujours sur la curiosité collective, où les soirées d'hiver appartiennent par défaut au canapé, à l'écran et à la chaleur familière du foyer. Chaque présence est, en réalité, une décision contre l'inertie, une victoire silencieuse de quelque chose en soi qui refuse encore de se laisser anesthésier complètement.

En les voyant arriver, je me souviens d'avoir été frappé par leur hétérogénéité. Hommes et femmes en proportions à peu près égales, ce qui paraît anodin mais qui ne l'est pas, combien de réunions politiques, militantes, citoyennes ai-je connues où la disparité des sexes était immédiatement visible et trahissait une géographie du pouvoir. Or ce soir-là, la diversité des présents rendait précisément impossible cet entre-soi confortable. Personne ne pouvait supposer que les autres partageaient ses références. Il fallait expliquer, simplifier, écouter, traduire. C'est là que, mine de rien, ma casquette de consultant reprenait un peu de sens. Non pas la casquette des PowerPoints, mais quelque chose de plus discret et de plus utile, ces compétences d'écoute active, de reformulation, de retranscription et de formalisation que des années chez Engie m'avaient transmises presque à mon insu, portées par des collègues dont je n'avais pas toujours mesuré, sur le moment, ce qu'ils m'apprenaient vraiment. La facilitation d'une réunion, l'art de faire parler celui qui se tait, d'ordonner ce qui déborde, de donner une forme à ce qui cherche encore la sienne, tout cela, je le devais à eux. 

Il faudrait un romancier pour décrire ce qui se passe dans une salle quand des inconnus se découvrent porteurs d'une même inquiétude sans s'être donné le mot. Il y a une qualité particulière du silence dans ces moments-là, avant que les mots ne commencent, une sorte de reconnaissance mutuelle qui précède la parole, comme si chacun comprenait avant d'entendre que les autres étaient là pour des raisons qui ressemblaient suffisamment aux siennes pour qu'on puisse au moins commencer à parler ensemble. Hannah Arendt décrit l'action politique précisément ainsi : comme une natalité, une irruption du nouveau dans le tissu des relations humaines, quelque chose qui n'a d'existence que dans l'espace inter-humain où des êtres qui se découvrent simultanément capables de parole et d'agir se constituent comme un nous sans qu'aucune autorité préalable n'ait défini ce nous. Ce que nous étions en train de faire, dans cette salle, sans le théoriser, c'était précisément cela, naître politiquement les uns aux autres, sans candidat, sans programme, sans mandat, sans aucune des médiations qui ailleurs interviennent pour empêcher que la rencontre politique soit une rencontre véritable.

Ce qui m'a saisi, dans cette polyphonie que je n'avais ni orchestrée ni vraiment prévue, c'est qu'aucune de ces paroles ne réclamait de chef. Personne ne demandait qu'on désigne un président, qu'on élise un porte-parole, qu'on définisse une hiérarchie. Les gens parlaient comme on parle à une table de famille, cette absence de cérémonie qui ne signifie pas l’absence de sérieux mais bien au contraire l'instauration d'un sérieux d'un autre type, plus profond peut-être parce que moins encombré par les rituels du pouvoir. Au-delà des contenus, qui couvraient un éventail allant des potagers partagés à l'éducation des enfants en passant par les abeilles sauvages et la finance éthique, il y avait cette qualité collective qui rendait la discussion possible : une attention mutuelle qui laissait à chacun la place de finir ses phrases, une absence d'interruption qui ne devait rien à un règlement intérieur et tout à une certaine manière d'être ensemble.

Je dois ici nommer deux personnes sans lesquelles cette soirée n'aurait jamais eu lieu, et qui constituent à elles seules un de ces paradoxes. Jean-Marie Ragoen et Patricia Ballman étaient présents ce soir-là, et ils étaient présents dès avant, ce sont eux qui avaient permis que la salle existe, que les premières conversations se nouent, que l'idée même d'une réunion sorte de la zone purement spéculative où elle aurait pu rester indéfiniment. Mon premier réflexe quand j'ai voulu agir à Rode a été de revenir à la politique. C'est moi qui suis allé vers Écolo, presque par habitude, comme on retourne vers les gestes qu'on connaît même quand on a théoriquement compris qu'il faudrait chercher ailleurs. 

J'avais discuté avec eux, et ils m’avaient encouragé. Une partie de moi, malgré la désillusion intellectuellement assumée du système représentatif, croyait encore qu'il y avait peut-être quelque chose à faire de ce côté-là. Cette tentation de retour à l'institution, je dois la reconnaître pour ce qu'elle était : non pas une faiblesse intellectuelle mais quelque chose de plus tenace, une forme d'ambition civique qui survit à sa propre critique, comme si le geste politique partisan exerçait une attraction gravitationnelle dont il est plus difficile de se défaire qu'on ne l'imagine. La rencontre avec Jean-Marie et Patricia s'est faite dans cet espace particulier où des militants peuvent parfois reconnaître que ce qu'ils défendent trouve ses limites, et qu'il faut accepter de soutenir des initiatives qui ne s'inscriront pas dans leur logique propre. Cette générosité-là, qui consiste à favoriser ce qu'on ne contrôlera pas, est peut-être l'une des plus rares en politique.

Tous deux étaient écologistes au sens politique du terme, encartés, militants au long cours dans cette formation. Et c'est précisément pour cette raison que leur présence acquiert dans ma mémoire une densité particulière. Sans Patricia, sans Jean-Marie, rien n'aurait commencé. Ce sont des militants politiques au sens classique du mot qui ont rendu possible cette réunion qui se voulait, en partie au moins, un dépassement du politique tel qu'ils continuaient eux-mêmes à le pratiquer. Il faut tenir cette ambivalence sans la résoudre. Elle dit quelque chose sur la nature même des transitions, qui ne se font jamais ex nihilo, qui s'appuient toujours sur des structures préexistantes même lorsqu'elles cherchent à s'en émanciper.

Et dans cette salle, au milieu de tous ces inconnus, j'avais cette impression, précieuse, d'être à ma place, au bon lieu, au bon moment, parmi les bonnes personnes. Peut-être que c’est un peu ça la résonance que décrit Hartmut Rosa, cette vibration particulière qui s'empare de nous quand le monde cesse d'être une surface lisse contre laquelle nous glissons pour devenir quelque chose qui nous répond, qui nous touche, qui nous transforme en retour. Cela ne se commande pas. Et quand cela arrive, on le reconnaît dans le corps d'abord, quelque chose qui se pose, qui s'installe, qui dit oui sans qu'on lui ait posé de question. J'ai pris des notes sur ce que les uns et les autres proposaient. Et je sais maintenant que cette résonance ne m'a jamais quitté complètement, qu'elle est devenue, pour les années qui ont suivi, le bruit de fond intérieur de mon engagement dans TomorRode malgré ce léger décalage entre ce que je voulais être et ce que je parvenais à être, entre l'élan qui m'avait conduit dans cette salle et la difficulté permanente de me tenir à la hauteur de cet élan. Nietzsche, dans le prologue d'Ainsi parlait Zarathoustra, décrit les trois métamorphoses de l'esprit, le chameau qui porte les charges, le lion qui dit non aux contraintes, l'enfant qui invente sa propre loi. Si je devais dater quelque chose ce soir de janvier, c'est peut-être le moment où j'ai cessé d'être complètement chameau pour commencer, prudemment, à devenir un peu lion. Pas encore l'enfant. Pas encore la création joyeuse, sans arrière-pensée, du nouveau. Seulement ce premier non à la condition antérieure, et ce non lui-même teinté d'incertitude, prononcé à voix basse, accompagné de la question immédiate de savoir si je serais capable de tenir cette posture une fois la salle vidée et la nuit revenue.

La salle avait déjà sa propre énergie, ses propres directions. Les gens parlaient, proposaient, bifurquaient et de cette polyphonie émergea une structure : celles des cercles thématiques. L'idée venait de Rob Hopkins, un Britannique qui avait lancé en 2006 le mouvement des villes en transition depuis la petite ville de Totnes, avec cette intuition initiale : comment préparer un territoire au déclin du pétrole ? Pas à la transition énergétique telle qu'on la discute aujourd'hui avec ses objectifs à l'horizon 2050, mais à quelque chose de plus immédiat et de moins négociable, le “peak oil”, le moment où la ressource ne fait que décliner quoi qu'on décide. L'Europe avait passé le sien dès le tournant du millénaire sans que personne ou presque n'en tire les conséquences politiques. Le pic conventionnel mondial avait suivi en 2008, l'Agence Internationale de l'Énergie elle-même avait fini par l'admettre, après dix ans d'esquive. On avait alors compensé avec le pétrole de schiste américain, les sables bitumineux canadiens, tout ce qu'on pouvait encore arracher à la terre à des coûts croissants, maintenant ainsi la production jusqu'aux environs de 2015. Depuis, le pétrole, même tout pétrole confondu, celui qui avait alimenté la croissance de nos pays occidentaux, qui n'était que la mise en forme comptable d'une énergie fossile abondante, était entré en récession structurelle. Non pas une crise passagère corrigible par les marchés : un déclin géologique irréversible que ni la technologie ni les capitaux ne pouvaient renverser.

Hopkins avait compris cela avant beaucoup d'autres, et il en avait tiré une conclusion que les sphères officielles refusaient de formuler : si le pétrole décline, il faut reconstruire la résilience locale maintenant, pendant qu'on en a encore les moyens. Son mouvement avait rapidement débordé le seul “peak oil” pour embrasser ce qu'on appellerait le “peak of everything”, le pic de toutes les ressources finies, puis les neuf limites planétaires, définies par les scientifiques du Stockholm Resilience Centre, neuf frontières au-delà desquelles le système terrestre se déstabilise, et dont plusieurs sont déjà franchies. 

En structurant nos thématiques d’actions, nous cartographions involontairement nos vulnérabilités collectives, les cercles allaient s'appeler alimentation, énergie, mobilité, zéro déchet, culture et pédagogie, nature, économie et finance éthique, lien et communication. Ces catégories étaient autant de portes d’entrée d’un problème systémique et qui allaient structurer toute l'activité de TomorRode pendant les années qui ont suivi. Mais ce qui m'a marqué, c'est le principe sous-jacent, pas de pyramide, pas de président. Des cercles qui se constituent par affinité, qui définissent leurs propres objectifs, qui se rendent compte les uns aux autres lors de réunions de coordination mais qui ne sont subordonnés à aucune instance supérieure. C'était l'application intuitive du principe holocratique, une organisation distribuée où l'autorité se décline en cercles thématiques autonomes plutôt que de descendre du sommet vers la base.

Je trouvais cette structure belle, et je la trouve toujours belle aujourd'hui, mais il faut être honnête sur ce qu'elle exige. L'horizontalité n'est pas une commodité, c'est une discipline. Elle exige de chacun qu'il accepte de prendre des initiatives sans qu'on les lui ordonne, d'arbitrer des conflits sans en référer à une autorité supérieure, de tenir des engagements pris sans contrainte. Elle est l'exact opposé de la facilité organisationnelle. Et elle bute, presque inévitablement, sur les inégalités préalables que les participants apportent avec eux, inégalités de temps disponible, de confiance en soi, de maîtrise du langage administratif, d'expérience associative. Une assemblée horizontale n'est jamais aussi horizontale qu'elle prétend l'être. Elle reproduit, sous des formes plus diffuses et donc plus difficiles à identifier, des hiérarchies que la verticalité explicite aurait au moins eu le mérite de rendre visibles. C'est l'une des leçons que les années suivantes nous apprendraient, non pas pour invalider le principe horizontal, mais pour rappeler qu'il ne se suffit pas à lui-même, qu'il a besoin d'être accompagné de techniques, de protocoles, de vigilances quotidiennes qui maintiennent vivante l'égalité formelle qu'il proclame.

Mais nous n'en étions pas là. Ce soir du 23 janvier, nous étions au commencement, dans cette zone particulière du temps où tout paraît encore possible parce qu'aucune épreuve n'est encore venue tester la solidité de nos intentions. Je suis ressorti de la salle vers vingt-deux heures, peut-être plus tard, dans le froid devenu plus vif sous un ciel qui s'était dégagé pendant la réunion. Les étoiles étaient visibles, chose rare à Rode où les nuages et la pollution lumineuse de la périphérie bruxelloise nous privent habituellement du firmament. Une chose s'était produite qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais connu jusque-là. Pas une réunion politique au sens où je l'avais expérimenté à Clermont-Ferrand. Pas une assemblée militante au sens classique, avec ses rituels de prise de parole et ses désignations conflictuelles. Quelque chose d'autre, une rencontre, un commencement, une promesse dont je ne savais pas encore si elle pourrait être tenue mais qui avait au moins eu lieu, et dont la simple existence avait modifié quelque chose dans ma manière de penser ce qui était possible.

Je crois qu'il faut savoir reconnaître ces moments quand ils se produisent. La vie, dans son écoulement ordinaire, en offre peu. Elle est faite, le plus souvent, de répétitions et d'enchaînements prévisibles qui finissent par composer ce que nous appelons un destin, non parce qu'il était écrit, mais parce qu'à force de ne pas dévier nous finissons par creuser un sillon dont il devient ensuite impossible de sortir. Et puis, de temps à autre, un soir, dans une salle d'une commune périphérique, quelque chose se produit qui ouvre une bifurcation. Ce n'est pas spectaculaire. Personne n'en parlera dans les journaux. La plupart des participants oublieront probablement la date exacte. Mais quelque chose s'est noué qui n'aurait pas pu se nouer ailleurs, dans d'autres circonstances, avec d'autres personnes, et c'est de ce nouage minuscule, multiplié à des échelles que nous ne mesurons pas encore, que naissent peut-être les seules transformations véritables dont notre époque soit encore capable.

J'ai roulé doucement vers la maison, à travers les rues désertes de Rode où les pelouses dormaient sous leur croûte de neige et où les fenêtres éclairées des salons trahissaient ces vies parallèles qui se déroulaient à quelques mètres de moi sans qu'aucune ne se doute de ce qui venait d'avoir lieu, à quelques rues de là, pour trente personnes dont elles ignoraient même les noms. La somnolence des pelouses tondues n'était pas vaincue. Mais quelque chose s'était produit qui ne pouvait plus ne pas avoir eu lieu, et c'était peut-être, en dernière analyse, la seule forme de victoire que nous puissions encore espérer dans un siècle aussi épuisé que le nôtre, non pas le triomphe du nouveau sur l'ancien, mais la persistance têtue d'une fissure dans le mur de l'évidence, par laquelle quelque chose pouvait encore commencer à passer.