ACTE I - CHAPITRE 2 : LE RÉVEIL DU SENSIBLE

Modernisme et sensible

Le curseur clignote.

Je fixe l’écran et, soudain, le flux se rompt. Ce n'est pas une panne d’inspiration, c’est une obstruction physique. Un nœud dans la gorge, une résistance acide, comme si le corps refusait avant que l'esprit ait eu le temps de formuler quoi que ce soit. 

Sur l'écran : une slide Power Point décrivant en anglais l’approche que nous proposons pour la mission. Quatre phases. Prepare. Set the foundations. Develop & analyze. Design. Les cadres sont millimétrés. Les flèches pointent vers l’avenir avec assurance, avec assertivité. C’est propre, c’est « carré », comme disent ceux qui pensent la vie en angles droits.

Et je ne peux plus.

Je ne peux plus regarder ça comme si c'était du travail. Je ne peux plus faire semblant de croire que ces rectangles bleus ont la moindre racine dans le réel. Cette architecture de faux-semblants me donne la nausée des dupes, celle qu’on ressent quand on réalise qu’on s’est menti à soi-même, méthodiquement, pendant des années.

Je ferme l'ordinateur.

Onzième étage. Soixante-deux mètres de verre et d’acier suspendus au-dessus du boulevard Simon Bolivar. En bas, le quartier Nord de Bruxelles s’étale comme un circuit imprimé : le Parc Maximilien, la chaussée d’Anvers, des flux, des nœuds, des points qui sont des gens, des jouets qui sont des voitures.

Je flotte dans une bulle climatisée à vingt-et-un degrés perpétuels. Un espace « ouvert » où rien ne dépasse, où la moquette hypoallergénique étouffe jusqu’au bruit de mes propres pas. Pas un angle vif, pas une saillie. C’est le Confort as a service. Une lumière blanche, chirurgicale, qui tombe du plafond sans jamais projeter d’ombre, comme si nous n'avions déjà plus de corps. Pas de saillie. Pas de rugosité. Tout est lissé, neutralisé, rendu inoffensif.

Je regarde mes mains.

Elles sont posées sur le bureau, de chaque côté du clavier, et je les regarde comme on regarde un objet étranger dont on découvrirait soudain la véritable nature. Ces mains fines, sèches par endroits. Un ongle à la matrice légèrement abîmée. Des mains de cadre qui travaille dans un bureau. Des mains qui cliquent, qui serrent d'autres mains molles en réunion, qui caressent les cheveux de son fils endormi. 

Et le verdict tomba. Ce matin-là, mes mains étaient la preuve de l'incompétence.

Taper sur des touches. Manipuler une souris. Remplir des tableaux Excel. Rédiger des propositions commerciales. Faire des présentations PowerPoint. Le PowerPoint, unité de mesure du livrable de tout jeune cadre dynamique, l'étalon universel de la pensée mise en forme. Des convictions formulées en trois points, des principes directeurs en cinq points, des livrables en sept points. Des boîtes à outils : business model canvas, Appreciative Inquiry, Design Thinking, et le galvaudé Lean Management. Des méthodes empruntées ailleurs, repackagées, vendues comme innovations. 

J'étais bon à ça. Des slides ad nauseam.

Je ne sais pas construire une maison. Je ne sais pas travailler le bois. Je ne sais pas cultiver. Je ne sais pas forger, souder, tisser. Je ne sais pas soigner ce qui saigne. Mes mains, en dehors d'un écran et d'un clavier, sont des mains qui ne savent rien faire. Rien de tangible. Rien qui puisse exister sans courant électrique, sans réseau, sans les infrastructures invisibles qui rendent possible ce monde où des hommes comme moi peuvent passer leur vie à déplacer des symboles et appeler ça travailler.

Mes mains étaient des mains inutiles. Ou plutôt : elles étaient des mains totalement adaptées à un monde hautement spécialisé, tertiarisé, où un homme comme moi pouvait gagner sa vie en manipulant des symboles, des données, des modèles, des propositions commerciales, sans jamais produire quelque chose qui puisse exister indépendamment d'un écran d'ordinateur.

C’est au premier étage de la tour que cette immatérialité atteint son sommet : la salle des marchés, et la figure qui incarne le mieux cette abstraction poussée à l'extrême, le trader. Le trader est devenu, dans notre imaginaire collectif, le modèle de la réussite professionnelle. 

Le trader ne s'occupe pas de savoir comment les choses sont produites, dans quelles conditions, par qui. Il s'occupe de comprendre les tendances, les modèles mathématiques, les nouvelles économiques qui feraient bouger les prix. Il vit dans un monde purement symbolique, un monde de chiffres qui représentent des choses réelles mais qui n'a plus aucun lien sensible, physique, matériel avec ces choses. Le blé n'est plus une plante qui pousse dans un champ, récoltée par des agriculteurs qui se lèvent à l'aube. C'est une courbe sur un écran, une anticipation sur la météo qui affecterait les récoltes futures. Le pétrole n'est plus un liquide visqueux extrait du sous-sol, transporté par des pétroliers, raffiné dans des usines. C'est un baril à 100 dollars, un spread entre Brent et WTI, une volatilité.

Cette déréalisation programmée du réel n'est pas présentée comme une perte : c'est une sophistication, une forme supérieure d'intelligence. Comprendre la chose elle-même serait un handicap, une sentimentalité qui viendrait brouiller le calcul. Une intelligence abstraite, mathématique, détachée de toute matérialité, toute sensibilité.

Et nous tous, dans nos bureaux, nous participions de la même logique, à des degrés moindres, certes, mais dans le même mouvement : un appauvrissement méthodique de notre rapport au monde, une réduction progressive de tout ce qui est vivant à ce qui est mesurable, gérable, optimisable. Le regard, lui aussi, s'était prolétarisé, au sens de Stiegler : il avait perdu la faculté de voir ce qu'il regardait.

Cette abstraction généralisée n'est pas un accident. C'est le fonctionnement même du capitalisme financiarisé contemporain. Un système où la création de valeur s'est déplacée de la production matérielle vers la manipulation de symboles financiers. Où on pouvait gagner plus d'argent en spéculant sur le prix du blé qu'en le cultivant. Où les profits les plus importants ne viennent plus de la fabrication d'objets mais de l'optimisation fiscale, de l'ingénierie financière, du trading haute fréquence.

Et cette déconnexion entre valeur financière et valeur réelle, entre symboles et choses, entre abstraction et matérialité, elle permet précisément que le système continue sans qu'on ait à voir ses conséquences. Parce que tant qu'on ne manipule que des chiffres, tant qu'on reste dans l'abstraction pure, on n'a jamais à affronter la violence concrète de l'extraction, de l'exploitation, de la destruction. On peut spéculer sur le cours du cobalt sans jamais voir les enfants congolais qui le creusent. On peut optimiser les marges d'une plantation d'avocats sans jamais constater l'assèchement des nappes phréatiques. On peut gérer des flux logistiques sans jamais rencontrer les travailleurs précaires qui chargent les conteneurs.

Et c'est précisément cette coupure qui permet au système de fonctionner sans que nous nous posions de questions. Tant que nous ne produisons rien nous-mêmes, tant que nous achetons tout, tant que les objets arrivent par magie dans les magasins sans que nous ayons à nous soucier de leur origine, nous pouvons continuer de consommer toute cette insouciance. Nous n'avons pas à connaître les visages de ceux qui produisent pour nous. Nous n'avons qu'à payer, et tout apparaît. Comme par enchantement.

A chaque nouvelle mission, je ressens le syndrome de l'imposteur. Ce doute sourd. Mais ce matin je comprends que j'avais tout faux sur ce doute. Ce n'était pas que je n'étais pas à la hauteur du rôle. C'est que le rôle lui-même était creux. Que j'avais passé des années à devenir très bon dans quelque chose qui ne valait peut-être rien. Ou pire : qui valait quelque chose dans un système dont je commence seulement à sentir l'obscénité.

Je rouvre l'ordinateur. Le curseur clignote toujours au même endroit.

Je vais le finir, ce PowerPoint. Je vais aligner les cadres et les pastilles de couleur.  Qu'est-ce que je pourrais faire d'autre ? 

J’ai cette sensation étrange de faim, une faim de prédateur pour quelque chose de vrai. Une envie de sortir d'ici, de griffer l'écorce d'un arbre, de plonger mes mains dans une terre gelée, de sentir une pierre qui résiste, qui pèse, qui blesse. Je veux quelque chose qui m'écorche la peau. Quelque chose qui rende mes mains vivantes.

J'avais vingt-quatre ans en 2011. L'âge où l'on croit encore que voyager suffit à comprendre le monde, que traverser des paysages équivaut à les saisir, que voir c'est la même chose que savoir. Une vie encore relativement insouciante, une carrière qui commençait à se structurer dans le secteur de l'énergie, une curiosité pour le monde qui me poussait à partir dès que j'en avais l'occasion. Le Chili m'attirait pour des raisons que je ne savais pas vraiment formuler. Peut-être l'image romantique de ce pays étroit coincé entre la cordillère des Andes et l'océan Pacifique, cette bande de terre impossible qui s'étire sur quatre mille kilomètres du désert à la glace. Peut-être les poèmes de Neruda dont ma mère de nationalité espagnole me lisait certains vers “Dame la mano desde la profunda zona de tu dolor diseminado” Donne moi la main depuis les profondeurs de ta douleur disséminée. Les films sur Allende, cette histoire politique tumultueuse qui alimentait mon anti-américanisme primaire “Mis palabras no tienen amargura sino decepción [...] Yo no voy a renunciar. Tienen la fuerza, pero no se detienen los progresos sociales ni con el crimen ni con la fuerza. La historia es nuestra, y la hacen los pueblos.” Mes mots ne sont pas amertume sinon déception [...] Moi, je ne vais pas renoncer. Ils ont la force, mais on n’arrête pas les progrès sociaux ni par le crime, ni par la force. L’histoire est à nous, ce sont les peuples qui l’écrive.  Peut-être aussi la promesse d'un dépaysement radical, de paysages qui ne ressembleraient à rien de ce que j'avais connu.

Ce que je cherchais au Chili sans le savoir, je l'ai compris bien plus tard. Ce n'était pas l'aventure. C'était quelque chose qui venait de beaucoup plus loin, de Fontiveros, un village de Castille-et-León dans la province d'Ávila, là où ma mère avait grandi, là où j'allais chaque mois d'août après la récolte passer les étés de mon enfance chez mon grand-père.

Fontiveros. Un village de paysans céréaliers sur la meseta castillane. La terre y est sèche, ocre, immense, un plateau qui s'étend à perte de vue sous un ciel d'une pureté presque violente en comparaison avec le ciel parisien. Mon grand-père, né en 1930, y avait élevé des moutons puis cultivé le blé et l'orge. Il ne parlait pas beaucoup. Il ne m'a jamais parlé de la guerre, celle qui avait traversé son enfance comme une lame. Au centre du village, une statue de San Juan de la Cruz, né ici en 1542, le prêtre carme et poète mystique de la Noche oscura del alma

En una noche oscura,
con ansias en amores inflamada
¡oh dichosa ventura!
salí sin ser notada
estando ya mi casa sosegada.

Dans une nuit obscure,
brûlante d'un amour en flammes,
ô bienheureuse chance
je sortis sans être vue,
ma maison étant enfin apaisée.

L'église de style mudéjar dresse son clocher brique au-dessus des toits comme un rappel que ces terres de paysans ont donné à la langue espagnole sa puissance à travers le monde. Pas loin de là, Madrigal de las Altas Torres, le village natal d'Isabelle la Catholique. Cette Castille-là est chargée d'histoire jusqu'au vertige, une terre qui a tout enfanté : les conquistadors et les mystiques, l'empire et la foi, la violence et la beauté.

C'est de là que vient ma mère. Née en 1956, sous Franco, elle abandonna ses études de littératures pour celles d’infirmière. Mais pour elle la poésie avait été une forme de résistance, pas au sens rhétorique, mais au sens vital, physique : une manière de garder quelque chose de vivant, une flamme en elle. Elle parlait des poètes de la generación del 27 : Lorca, Alberti, Cernuda, Machado, ces hommes qui avaient tenté de faire de la langue espagnole un espace de liberté juste avant que la guerre civile ne les disperse, ne les exile, ne les tue. Elle m'en lisait des vers, en espagnol, dans cette langue qui était la sienne et qu'elle me transmettait comme on transmet un bien précieux, quelque chose qu'on ne veut pas laisser mourir.

Je me souviens de la voix qu'elle prenait pour lire. Un peu plus lente que d'habitude. Comme si les mots demandaient à être tenus, portés. Garcia Lorca d'abord, l’intraduisible, avec ses projections d’images, il faut connaître l’espagnol pour le comprendre : Verde que te quiero verde. Verde viento. Verdes ramas. El barco sobre la mar y el caballo en la montaña.

Alberti ensuite, l'exilé, celui qui avait fui en Argentine après la défaite républicaine et n'était rentré en Espagne qu'à la mort de Franco, en 1977 : 

Me quedé con las ganas de decirte que te quiero esta noche. El viento sur me lo impidió.

Je restai avec l'envie de te dire que je t'aime, ce soir-là. Le vent du sud m'en empêcha.

Et parfois Antonio Machado, le plus austère, appartenant à Soria, à cette Castille sèche et profonde : 

Caminante, son tus huellas el camino y nada más; caminante, no hay camino, se hace camino al andar.

Marcheur, tes traces sont le chemin et rien de plus. Marcheur, il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant.

Ces vers, je les recevais sans toujours les comprendre entièrement, mais je les ressentais. Il y avait dans leur musique quelque chose qui passait avant le sens, quelque chose qui touchait directement, sans médiation, sans explication. C'est peut-être là que j'ai appris, sans le savoir, que certaines choses n'ont pas besoin d'être comprises pour être reçues. 

Cette poésie était indissociable de la politique. La generación del 27 n'était pas seulement une école littéraire, c'était une tentative de civilisation, un bouillonnement de liberté créatrice dans une Espagne républicaine qui essayait de se réinventer, anarchistes et communistes et socialistes et surréalistes mêlés dans une même ferveur, avant que Franco et ses alliés ne viennent tout écraser. La guerre civile avait été aussi une guerre contre la culture, la dictature avait tenté d'effacer ce que la République avait fait naître. Mais cette culture avait survécu malgré tout, en exil, dans les mémoires, dans les familles qui continuaient à lire en cachette ce qu'il était dangereux de lire ouvertement.

C'est cette histoire de guerre qui avait tourné à nouveau l’Espagne vers l'Amérique du Sud. Les républicains espagnols en exil avaient fui là-bas, au Mexique, en Argentine, au Chili, portant avec eux leur langue, leurs livres, leur mémoire. Et l'Amérique latine leur avait répondu avec ses propres voix, ses propres poètes, ses propres révolutions. Pablo Neruda, chilien jusqu'au bout des ongles, communiste, ami d'Allende, qui avait fait du Chili un pays de poètes ou plutôt qui avait montré que le Chili avait toujours été un pays de poètes, que sa géologie même, ses volcans, ses déserts, ses lacs, appelait la poésie comme une nécessité physique.

Ma mère m'avait lu Neruda. Et Neruda avait fait quelque chose d'étrange à ma géographie intérieure : il avait relié la Castille au Chili, la terre sèche de Fontiveros aux Andes. Parce que Neruda parle toujours de la terre comme d'un corps vivant qu'on peut tenir dans les mains, qu'on peut sentir, qu'on peut aimer avec les paumes :

Entonces en la escala de la tierra he subido entre la atroz maraña de las selvas perdidas hasta ti, Macchu Picchu.

Piedra en la piedra, el hombre, dónde estuvo? Aire en el aire, el hombre, dónde estuvo? Tiempo en el tiempo, el hombre, dónde estuvo?

 

Alors sur l'échelle de la terre je suis monté à travers l'atroce enchevêtrement des forêts perdues jusqu'à toi, Macchu Picchu.

Pierre dans la pierre, l'homme, où était-il ? Air dans l'air, l'homme, où était-il ? Temps dans le temps, l'homme, où était-il ?

Où est l'homme dans la pierre ? Où sont les mains dans ce qui a été construit ? C'est la question que Neruda pose à Machu Picchu, et c'est aussi, je le comprends maintenant, la question que je portais sans le savoir quand je suis arrivé au Chili en 2011.

L'Amérique du Sud sombrait dans la nuit des dictatures au moment même où l'Espagne commençait à en sortir, Franco mourait en 1975, deux ans après le coup d’état de Pinochet. Cette ironie historique, ce décalage cruel. L'histoire politique et ma compréhension d’enfant mêlèrent les deux rives de l’Atlantique dans un même tout. Une même histoire de lutte. La même résistance à la même nuit étoilée. Et la poésie, Lorca assassiné, Neruda assassiné, était la preuve que cette lutte avait un visage humain, une voix, une chair.

C'est tout cela que je portais, sans en avoir pleinement conscience, quand j'ai atterri à Santiago fin avril 2011. Une mémoire transmise par les poèmes lus par ma mère, par les silences aimant de mon grand-père dans les champs de blé de la Moraña, par Paco Ibañez chantant Alberti et reprenant les récits de ces poètes fusillés ou exilés. Mais en 2011, je n'avais pas encore fait ce chemin-là conscient. Je voyageais avec mes yeux d'ingénieur curieux, ouvert, sincère, et pourtant aveugle à l'essentiel. Je regardais sans voir. Je traversais sans toucher. J'avais la sensibilité que ma mère m'avait transmise quelque part en moi, dormante, et je n'arrivais pas encore à la retourner vers le monde réel qui m'entourait.

Je suis arrivé au Chili fin avril 2011. Automne austral, lumière dorée, douceur des journées qui contrastait avec la fraîcheur des nuits andines. J’étais en plein désert d’Atacama, le désert le plus aride du monde, là où certains endroits n'ont pas reçu une goutte de pluie depuis des décennies. Et, le vendredi soir, pour m'évader du bureau, je prenais le bus et j’allais découvrir ces paysages. 

Le paysage changeait à mesure que l’on montait vers le nord. Les vignobles de la vallée centrale laissaient place à des terres de plus en plus sèches, de plus en plus minérales. Les villes s'espaçaient. La végétation se raréfiait puis disparaissait complètement. Et puis c'était le désert, dans toute son étrangeté lunaire. J'ai fini par arriver à San Pedro de Atacama, cette oasis improbable nichée à deux mille cinq cents mètres d'altitude. San Pedro est un village étrange, presque irréel. Au milieu du désert le plus aride de la planète, surgit soudain ce petit bourg de maisons en adobe, avec ses rues de terre battue, son église coloniale blanche, ses arbres qui n'auraient pas dû pouvoir pousser là. Un miracle hydraulique rendu possible par la rivière San Pedro, ce mince filet d'eau qui descend des Andes et qui a permis, pendant des millénaires, aux populations atacameñas de cultiver ces terres assoiffées.

Mais le San Pedro que j'ai découvert en 2011 n'était déjà plus vraiment un village. C'était devenu un centre touristique international, une base arrière pour les excursions dans le désert, un lieu de passage pour ces milliers de voyageurs qui venaient chercher ici une expérience d'authenticité, de nature sauvage. Et moi, bien sûr, l'un d'eux. Je me demandais comment ce petit village pouvait absorber autant de monde, comment il pouvait maintenir son apparence de village traditionnel tout en abritant des dizaines d'agences touristiques, de restaurants pour routards, d'hôtels qui avaient l'air ancestraux mais qui avaient probablement été construits récemment.

Il y avait quelque chose de profondément paradoxal dans cette situation, mais je n'arrivais pas encore à le formuler clairement. Nous venions tous à San Pedro pour fuir la civilisation, pour retrouver une forme de pureté dans le désert, pour nous connecter à des paysages vierges, à une nature intouchée. Mais notre présence même détruisait ce que nous étions venus chercher. 

Je me souviens d'avoir pensé, à l'époque : "C'est le prix du tourisme. Au moins, cela génère des revenus pour les communautés locales." Belle pensée libérale, rassurante, qui me permettait de continuer à profiter sans trop culpabiliser. Je ne savais pas encore, en 2011, que cette phrase "le prix du tourisme" était exactement le genre de formule qui permet de ne rien voir, de ne rien remettre en cause, de continuer à consommer des lieux comme on consomme n'importe quelle marchandise.

Depuis San Pedro, j'ai fait ce que font tous les touristes : une excursion aux geysers d'El Tatio. Départ à quatre heures du matin, quand il fait encore nuit noire et que le froid du désert d'altitude vous pénètre jusqu'aux os. Quatre-vingt-dix kilomètres de piste qui monte, qui monte sans cesse, jusqu'à quatre mille trois cents mètres d'altitude. Et là, au moment où le soleil se lève, on arrive dans ce champ de geysers, ces centaines de sources d'eau bouillonante qui crachent leur vapeur dans l'air glacé de l'aube, créant ces colonnes blanches spectaculaires qui s'élèvent vers le ciel comme des prières minérales.

C'était beau. Vraiment beau. Mais au-delà de la beauté touristique, il y avait quelque chose qui me fascinait en tant qu'ingénieur : la puissance. La chaleur géothermique qui remontait des profondeurs de la terre, cette énergie gigantesque qui se manifestait ici de manière visible, presque brutale. Et je pensais : voilà une énergie propre, renouvelable, qui ne dépend pas du pétrole, qui ne produit pas de CO2. Voilà ce que l’on devrait exploiter.

Il y avait d'ailleurs eu un projet. Une entreprise européenne, en partenariat avec des investisseurs chiliens, avait commencé dans les années 2000 à y développer une centrale géothermique. Des forages exploratoires avaient été réalisés. Des études de faisabilité menées. L'enthousiasme était grand : on allait produire de l'électricité à partir de la chaleur naturelle de la terre, sans émissions, sans pollution. Une énergie du futur, enracinée dans la géologie profonde du Chili.

Mais le projet a été abandonné. Par malchance, nous racontait le guide, parce que la tuyauterie principale n’avait pas résisté à la pression, à la puissance de la Nature. Et surtout, parce que les communautés indigènes de la région se sont opposées au projet. Pour elles, El Tatio n'était pas une ressource énergétique à exploiter, c'était un lieu sacré, un espace où se manifeste la force vitale de la Terre-Mère, de la Pachamama, un territoire qui ne devait pas être transformé en centrale électrique.

Conflit classique : développement contre tradition, modernité contre spiritualité, rationalité économique contre attachement au lieu. Les forages ont été rebouchés. Les équipements démontés. Et El Tatio est resté ce qu'il était : un site touristique spectaculaire, visité chaque matin par des cars de voyageurs venus admirer les geysers.

La Pachamama. Ce n'est pas un mot qu'on traduit, pas la Terre-Mère au sens sentimental, pas la Nature avec une majuscule romantique. C’est quelque chose de plus radical, de plus ancien, de plus difficile à entendre pour quelqu'un qui a grandi dans une civilisation qui mesure le monde en mégawattheures et en rendements. La Pachamama est la terre comme sujet, non pas comme ressource à extraire, non pas comme décor, mais comme être vivant doté d'une intériorité, d'un temps propre, d'une parole. Une cosmologie qui refuse la coupure fondatrice de notre modernité : celle de Descartes qui a séparé l'homme de la nature, ce qui pense de ce qui est pensé.

Dans cette cosmologie, El Tatio n'est pas une anomalie géologique. C'est un lieu de passage entre les mondes, entre la terre et le ciel, entre le temps humain et le temps long de la roche et du feu. Les geysers ne crachent pas de la vapeur : ils respirent. La terre sous nos pieds n'est pas inerte : elle pulse, elle écoute, elle répond. Et cette réponse est physique, sensorielle, inscrite dans le corps de ceux qui ont appris à l'entendre depuis des générations.

Ce que les communautés atacameñas refusaient, ce n'était pas le progrès, ni l'électricité, ni la modernité. Elles refusaient la réduction d'un être à une fonction. La transformation de quelque chose qui vit en quelque chose qui produit. Ce geste-là, ce geste que notre civilisation répète depuis des siècles sur la terre, sur les plantes, sur les animaux, sur les hommes eux-mêmes, c'est exactement le même geste que je faisais chaque jour à soixante-deux mètres du sol dans ma bulle climatisée : réduire le réel à ses indicateurs, le monde à ses courbes, l'énergie à son prix au mégawattheure.

En 2011, j'aurais pu comprendre ça. Les mots étaient là, dans la voix du guide, dans le souffle des geysers, dans le silence des communautés qui avaient choisi de ne pas vendre ce qui ne se vend pas. Mais j'avais les yeux d'un ingénieur. Je ne savais pas encore que certaines choses ne se compromettent pas, que certains savoirs sur le monde ne sont pas des croyances qu'on respecte de loin, mais des vérités qu'on ressent.

Le nord du Chili est rempli de ces blessures que les hommes font à la terre quand ils ont décidé qu'elle n'était qu'un gisement.

Ce désert a déjà été conquis une fois pour ce qu'il renfermait. En 1879, le Chili a fait la guerre au Pérou et à la Bolivie pour s'emparer de l'Atacama et de son nitrate de sodium, le salitre, l'or blanc qui fertilisait les champs d'Europe et d'Amérique et fabriquait les explosifs. Des villes entières ont poussé dans le désert, des oficinas salitreras avec leurs ouvriers, leurs familles, leurs misères, jusqu'au massacre de Santa María de Iquique en 1907, où l'armée chilienne abattit plusieurs centaines de grévistes et leurs enfants sur le sol d'une école. Puis un chimiste allemand, Fritz Haber, inventa en 1909 le moyen de synthétiser l'ammoniac et d'un coup, le monde n'eut plus besoin du désert chilien pour nourrir ses champs. Les oficinas fermèrent. Les villes fantômes restèrent debout dans le sel, exactement comme on les avait abandonnées, abandonnées à la logique extractiviste : on prend, on part, on laisse le trou et les déchets.

Mais sous le nitrate, il y a le cuivre. Il y en avait depuis toujours, les peuples aymara l'extrayaient déjà bien avant que les Espagnols n'arrivent. Le nom Chuquicamata vient de l'aymara : limite de la terre des Chuncos. Une limite que les hommes n'ont cessé de repousser. Après la guerre du Pacifique et la fermeture des oficinas salitreras, les chiliens ont attrapé la fiebre del oro rojo, quatre cents petites mines creusées en désordre dans la roche. Mais c’est vraiment en 1911, avec l’arrivée des frères Guggenheim qui rachetèrent les terrains, que les quatre cents petites mines se consolidèrent en une seule entreprise. Le 18 mai 1915, la première barre de cuivre industrielle sortit de Chuquicamata.

J’ai pu visiter le site dans le cadre de mon travail. Et puis, en approchant, j'ai vu le trou. Pas un trou, en fait. Un gouffre. Un cratère. Une blessure géologique d'une ampleur qui défie l'entendement. Quatre kilomètres de diamètre. Un kilomètre de profondeur. Des terrasses qui descendent en spirale vers le centre de la terre, chacune assez large pour qu'y circulent des camions Komatsu de trois étages de haut qui, vus du bord du cratère, ressemblent à des jouets d'enfant perdus au fond d'un abîme.

Chuquicamata est la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde. Une mine qui existe depuis un siècle, exploitée d'abord par des entreprises américaines, puis nationalisée sous Allende, puis partiellement reprivatisée après Pinochet. Une mine qui produit environ un million de tonnes de cuivre par an, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et le trou profond comme trois Tours Eiffel et comme mille terrains de foot de superficie continue de s'agrandir. Et continuera probablement jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à extraire. Une mine qui a littéralement mangé une montagne, qui l'a transformée en un trou béant d'où on extrait le métal rouge qui circule dans nos câbles électriques, nos tuyaux, nos ordinateurs, nos téléphones.

Il y a un point de vue aménagé pour les visiteurs, avec des panneaux explicatifs qui racontent l'histoire de la mine, qui donnent des chiffres impressionnants sur les quantités extraites, sur la contribution au PIB chilien, sur l'emploi généré. Les chiffres sont effectivement impressionnants. Mais ce qui me frappait, ce n'était pas les chiffres. C'était l'échelle. L'ampleur physique de la violence nécessaire pour creuser un tel trou. L'arrogance qu'il faut pour décider qu'on peut effacer une montagne, qu'on peut transformer un paysage millénaire en un cratère industriel, qu'on peut sacrifier un territoire entier pour extraire un métal.

La poussière rouge montait du fond du trou, portée par les vents. Une poussière fine, insidieuse, qui se déposait partout, qui s'infiltrait dans les poumons, qui colorait le paysage d'une teinte martienne. Cette poussière contenait du cuivre, bien sûr, mais aussi de l'arsenic, du plomb, du mercure, tous les métaux lourds qui accompagnent le cuivre dans la roche et qui se retrouvent libérés dans l'air par l'extraction. Une poussière qui polluait la pureté du ciel étoilé jusqu’au moins 350 km à la ronde puisque l’observatoire de l’European Southern Observatory établi sur le cerro Paranal mesure le taux de particules en suspension dans l’air.

Il y avait eu une ville autrefois. Chuquicamata la ville, construite au bord de la mine au début du XXe siècle. Une ville de vingt-cinq mille habitants avec ses maisons, ses écoles, son hôpital, son cinéma, ses églises. Vingt-cinq mille personnes qui vivaient là, qui travaillaient à la mine, qui respiraient cette poussière jour après jour, génération après génération. Mais en 2007, la ville a été déplacée. Entièrement. Évacuée. Rasée. Parce que la pollution était devenue trop forte, parce que les gens mouraient trop jeunes, parce que les enfants naissaient avec des malformations, parce que l'air était devenu officiellement irrespirable. Les habitants ont été relogés à Calama, une ville à trente kilomètres de là. 

Maintenant, l'ancienne ville de Chuquicamata est une ville fantôme. Interdite d'accès. Laissée à l'abandon. Un monument involontaire à notre capacité d'extraction, à notre puissance technique, à notre indifférence aux conséquences. Les maisons s'effritent lentement sous le soleil du désert. Les rues se remplissent de sable. La poussière rouge recouvre tout, transformant progressivement la ville en une extension du trou, comme si la mine cherchait à absorber jusqu'aux traces de ceux qui l'avaient creusée.

Je suis resté longtemps au bord de ce cratère. J'ai pris des photos, comme tous les touristes. Mais il y avait quelque chose qui me mettait mal à l'aise sans que je sache exactement quoi. Ce n'était pas de l'indignation morale. Ce n'était pas de la tristesse pour la ville disparue. C'était quelque chose de plus trouble, de plus personnel. Une forme de vertige qui n'était pas seulement lié à la profondeur physique du trou, mais à ce qu'il signifiait. Ce trou, c'était nous. Notre civilisation. Notre manière d'habiter la Terre. Notre rapport au monde transformé en cratère géant.

Et le cuivre extrait de ce trou, où va-t-il ? Partout. Dans le monde entier. Raffiné, transformé en câbles, en circuits, en alliages. Dans nos maisons, nos bureaux, nos voitures, nos téléphones. Le cuivre de Chuquicamata est probablement dans les murs de ma maison à Rode, dans les câbles qui transportent l'électricité qui alimente ma cuisine, mon ordinateur, ma vie confortable de cadre européen.

Mais en 2011, je ne faisais pas encore ce lien. Je regardais le trou comme on regarde une curiosité géologique, un spectacle impressionnant, une prouesse technique. Je ne voyais pas que ce trou était relié à moi, que mes gestes quotidiens, allumer une lumière, charger mon téléphone, prendre une douche chaude, dépendent de l'existence de trous comme celui-ci, quelque part dans le monde, là où je n'aurais jamais à les voir, là où leur violence pouvait rester abstraite, lointaine, théorique. 

Ce travail de rendre visible, de nommer précisément ce que coûtent les métaux que nous consommons, c'est celui que font des ingénieurs et des scientifiques qui ont choisi de retourner leurs compétences vers cette question-là. Aurore Stéphant est l'une d'eux. Ingénieure géologue, cofondatrice de SystExt (Systèmes Extractifs et Environnements), elle a consacré des années à produire ce que l'industrie minière ne produit jamais elle-même : une documentation rigoureuse, scientifique, de ce que coûtent réellement les métaux. Pas les coûts au sens comptable, les coûts au sens de ce qui est arraché, empoisonné, détruit, souvent irréversiblement. Ses rapports démontrent, données à l'appui, que la mine dite "responsable" ou "durable" n'existe pas. Pas parce que les industriels seraient nécessairement de mauvaise volonté, mais parce que le modèle est structurellement insoutenable. Les teneurs en minerai s'appauvrissent à mesure qu'on creuse plus profond : extraire la même quantité de métal nécessite de déplacer des quantités exponentiellement croissantes de roche, de consommer exponentiellement plus d'eau et d'énergie, de produire exponentiellement plus de déchets toxiques. La croissance de notre consommation métallique et la raréfaction inévitable des gisements ne peuvent mener qu'à une seule direction : des trous toujours plus grands, des impacts toujours plus graves, des territoires toujours plus dévastés.

Ces connaissances existaient en 2011. Elles existent depuis longtemps, portées par des gens qui savent lire la roche et ce qu'elle dit quand on l'ouvre. Ce qui me manquait, ce n'était pas l'information, c'était la question. Je n'avais pas encore appris à me demander ce que je regardais vraiment. Au bord de ce cratère, je voyais une prouesse d’ingénieurs. Je ne voyais pas encore une blessure.

Je suis redescendu vers Santiago pour prendre mon vol de retour, mais je ne pouvais partir sans voir la célèbre Valparaiso. La panaméricaine plein sud, le paysage se transformait lentement, comme si la terre elle-même changeait de registre, le désert minéral cédant peu à peu la place à des vallées fertiles, verdoyantes, généreuses. Vignobles, vergers, cultures maraîchères. Un climat méditerranéen parfait, des sols riches, une lumière dorée sur des terres qui semblaient ne rien devoir à personne. Et partout, des avocatiers.

A perte de vue, alignés en rangs réguliers, couvrant des centaines d'hectares. Le fruit miracle des années 2000, devenu incontournable dans les cuisines occidentales, symbole d'une alimentation saine, moderne, mondialisée. Le Chili était devenu, à cette époque, l'un des plus gros exportateurs d'avocats au monde, derrière le Mexique. Des millions de tonnes expédiées chaque année vers l'Europe et les États-Unis, pour satisfaire cette demande croissante de consommateurs soucieux de leur santé qui avaient fait de l'avocat le totem de leur alimentation consciente.

Je n'y avais pas prêté attention à l'époque. C'était juste un paysage agricole parmi d'autres. Beau, même. Ces arbres vert sombre, ces fruits qui pendaient par grappes. J'avais mangé de ces avocats pendant ce voyage, dans les supermarchés et les marchés locaux où on vendait des paltas, le nom chilien de l'avocat, mûres, crémeuses, délicieuses. Sans me poser de questions. Sans voir ce que je mangeais vraiment. Sans savoir ce que cachaient ces plantations.

Mais sept ans plus tard, à Rode, ce paysage m'est revenu différemment. Parce que j'avais lu des articles. Parce que j'avais commencé à m'intéresser aux chaînes d'approvisionnement. Et ce que j'ai découvert sur les avocats chiliens m'a sidéré.

Un avocatier consomme en moyenne trente mille litres d'eau par an. Trente mille litres. Mille litres par kilo d'avocats. Et le Chili produit des centaines de milliers de tonnes d'avocats par an, principalement pour l'exportation. Où trouve-t-on cette eau dans un pays où certaines régions reçoivent moins de cinquante millimètres de pluie par an, où le changement climatique assèche progressivement les zones centrales ?

On la pompe. On fore des puits de plus en plus profonds. On assèche les nappes phréatiques. On détourne les rivières. Et quand il n'y a plus assez d'eau dans le sol, on en importe des régions voisines, on construit des systèmes d'irrigation industrielle qui permettent de transformer des terres semi-arides en vergers luxuriants, à condition de pomper toujours plus loin, toujours plus profond, sans se soucier des conséquences à long terme.

Pendant ce temps, les communautés locales n'ont plus d'eau. Les petits agriculteurs voient leurs puits se tarir. Les villages n'ont plus accès à l'eau potable. Il faut faire venir des camions-citernes pour approvisionner les populations. Des gens qui vivaient là depuis des générations, qui cultivaient leurs terres selon des méthodes ancestrales adaptées à la sécheresse du climat, se retrouvent privés de la ressource la plus essentielle parce qu'elle a été accaparée par l'industrie de l'avocat.

Comment est-ce possible ? Comment une industrie peut-elle monopoliser l'eau au détriment des populations locales ? La réponse tient en un mot : privatisation. En 1981, sous la dictature de Pinochet, le Chili a adopté un Code des Eaux qui a transformé l'eau en marchandise. L'accès à l'eau n'est plus un droit humain fondamental garanti par l'État, c'est un droit d'usage qu'on peut acheter, vendre, échanger comme n'importe quelle propriété privée. Les grandes entreprises agricoles ont acheté des droits sur l'eau, parfois pour presque rien dans les années 1980 quand ces droits ne valaient pas grand-chose, et elles peuvent maintenant pomper autant qu'elles veulent, légalement, en toute propriété, pendant que les petits agriculteurs et les communautés qui ne possèdent pas ces droits regardent l'eau disparaître.

C'est le néolibéralisme dans sa forme la plus pure, la plus brutale. La transformation de tout, absolument tout, y compris l'eau, cette condition première de la vie, en marchandise soumise aux lois du marché. Et le résultat, c'est que les avocatiers des grandes plantations sont irrigués abondamment pendant que les habitants des villages voisins doivent rationner l'eau potable, pendant que les petits agriculteurs abandonnent leurs terres, pendant que les écosystèmes s'assèchent, pendant que les rivières ne coulent plus.

L'avocat que je mangeais au petit-déjeuner à Rode en 2018, cet avocat venait peut-être de ces plantations. Probablement, même. Importé du Chili, acheté dans un supermarché, posé dans mon panier sans que je me pose la moindre question sur son origine, sur ce qu'il avait fallu pour qu'il arrive jusqu'à moi. Et cet avocat n'était pas juste un fruit. C'était un concentré de violence hydrique. 

A l’heure où je vous écris, ce modèle-là a commencé à être contesté. Pas seulement dans les discours : dans les territoires, par des gens qui ont décidé que cette logique-là avait assez duré. MODATIMA, le Mouvement de défense de l'eau, de la terre et de la protection de l'environnement, est né à Petorca en 2010, là où la sécheresse et l'accaparement de l'eau par les plantations d'avocatiers avaient rendu la vie quotidienne insoutenable. Pendant des années, criminalisé, attaqué, son porte-parole Rodrigo Mundaca poursuivi en justice, le mouvement a tenu. Et en 2022, sous le gouvernement de Gabriel Boric, une réforme du Code de l'eau a finalement été adoptée, posant le principe que l'eau appartient d'abord aux êtres humains et aux écosystèmes, avant les intérêts économiques. Un tournant législatif réel, même si la nouvelle Constitution qui devait l'ancrer définitivement a été rejetée par référendum, même si le terrain résiste encore, même si les camions-citernes roulent toujours dans les villages de Petorca, même si en 2025 les Chiliens ont voté pour un président pinochetiste.

Quelque chose, pourtant, a bougé. Des gens se sont battus pour que l'eau redevienne ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : un bien commun. A croire qu’ils ne comprennent que la lutte et le rapport de force pour trouver un peu d’humanité, 12 ans après une crise humanitaire. En 2011, je traversais ces vallées sans rien voir de tout cela. Je regardais les avocatiers et je trouvais le paysage beau.

Marx écrivait au XIXe siècle que le caractère mystique de la marchandise ne provient pas de sa valeur d'usage, mais de sa forme même. La marchandise efface les rapports sociaux qui l'ont produite, elle se présente détachée de toute histoire, de toute violence, de tout rapport de domination. Quand j'achète un avocat dans un supermarché à Rode, je ne vois pas les nappes phréatiques asséchées. Je ne vois pas les puits taris. Je ne vois pas les familles qui attendent le camion-citerne. Je vois un fruit avec un prix, que j'achète parce qu'il a bon goût et qu'il est censé être bon pour ma santé. Le reste a été soigneusement effacé, non pas par malveillance, mais par le fonctionnement ordinaire du système, qui n'a pas besoin de mentir puisqu'il lui suffit de ne rien montrer.

Et tant qu'on ne voit pas, on ne peut pas comprendre. Alors, on continue de consommer en aveugle, on continue d'être complice sans le savoir, ce qui est peut-être la forme la plus durable de complicité, celle qui n'a même pas besoin de consentement.

Chacun de nos gestes, même le plus anodin, s'inscrit dans un tissu d'effets que nous ne maîtrisons pas, qui se propagent bien au-delà de notre intention initiale. Ce n'est pas une culpabilité qu'il faut porter. C'est une lucidité qu'il faut construire, c’est une maîtrise qu’il faut apprendre.

Il y a ce moment où le regard se déplace. Où l'on cesse de scruter les objets dans leur individualité pour commencer à voir le système. C'est là que le vertige devient total. Parce qu'on réalise que ce n'est pas juste une affaire d'objets isolés qu'on pourrait remplacer par d'autres objets plus éthiques, plus propres, plus respectueux. C'est la structure même de notre existence qui repose sur la prédation. C'est notre mode de vie dans son ensemble, ce que nous appelons normalité, confort, civilisation, qui est construit sur l'exploitation systématique de territoires et de populations invisibilisées.

Et Rode, dans tout cela, Rode n'est pas innocente. Rode n'est pas un sanctuaire préservé où quelques individus conscients auraient réussi à s'extraire du système. Au contraire. Rode est peut-être un des exemples le plus pur, le plus abouti, le plus concentré de ce système. Une enclave de prospérité maintenue précisément par sa capacité à capter les ressources mondiales tout en restant à distance des violences nécessaires à cette captation.

J'ai commencé à regarder Rode différemment. Les maisons, les jardins aménagés détruisant systématiquement toute biodiversité, les voitures garées dans les allées, les vélos électriques appuyés contre les murs, tout cela qui m'avait semblé être les signes d'une vie réussie, d'un équilibre trouvé entre nature et modernité, entre urbanité et tranquillité, tout cela me paraissait maintenant comme les manifestations visibles d'une prédation invisible. Chaque maison était un nœud dans un réseau planétaire d'extraction. Chaque pelouse tondue était irriguée par du sang qu'on ne pouvait pas voir.

Ce n'est pas une exagération rhétorique. C'est littéralement nos maisons, nos modes de vie, notre prospérité tranquille qui reposent sur des chaînes d'approvisionnement commençant par des violences réelles exercées sur des corps réels dans des lieux réels que nous ne verrons jamais. Et il n’y a pas besoin d’aller bien loin si l’on pense à nos agriculteurs.

D'où vient notre prospérité ? La question est simple, presque enfantine. Mais elle devient vertigineuse quand on commence vraiment à y répondre. La forêt cathédrale de hêtres n'a jamais vraiment été sauvage. Elle a été coupée, repoussée, replantée selon les besoins des siècles. On y prélevait le bois de chauffe, les chênes pour les charpentes et les coques de navires, le charbon de bois pour les forges. Dans le sol sablonneux de la région, on creusait des sablières, des fosses à ciel ouvert d'où on extrayait le sable pour construire, cimenter, et pour les fonderies. Travail dur, immédiat, visible. La blessure dans la terre était à portée de regard, on pouvait la mesurer, la nommer, décider d'y mettre fin. Ou non.

Puis vint le charbon, pas à Rode mais à quelques heures vers l'est, dans les vallées de Liège et de Charleroi. Et avec lui une nouvelle logique : concentrer les hommes dans des espaces dédiés à l'extraction, les arracher à leurs terres, les transformer en force de travail séparée de ce qu'elle produisait. Le mineur ne voyait plus où allait le charbon qu'il remontait. La chaîne de valeur s'allongeait et avec elle, la possibilité de voir l'ensemble se réduisait. Marx l'a nommé : l'aliénation. Ce n'est pas une métaphore, c'est la description précise de ce qui arrive quand on sépare le geste de sa signification.

Aujourd'hui, la chaîne est planétaire. Et c'est précisément pour ça qu'elle est devenue invisible, non pas parce qu'elle serait cachée, mais parce qu'elle est tellement longue, tellement fragmentée, tellement distribuée sur des continents entiers que personne n'en détient plus le fil complet. Les panneaux solaires sur les toits de Rode : silicium raffiné en Chine, cadre en aluminium sorti de mines de bauxite en Guinée, câblage en cuivre de Chuquicamata. Les voitures électriques dans les allées : cobalt du Congo, lithium du désert d'Atacama. Les maisons : sable lui-même dragué au fond des océans, importé d'Asie du Sud-Est, parce que les sablières locales sont épuisées depuis longtemps.

Les Rodiens qui ont installé leurs panneaux solaires n'ont pas décidé d'empoisonner la Mongolie intérieure, ils ont voulu réduire leur facture d'électricité et faire quelque chose pour le climat. Ils ont répondu rationnellement aux incitations d'un système qui leur proposait cette solution-là et pas une autre. Le sablier du XIXe siècle n'avait pas décidé de détruire ses poumons, il n'avait pas d'autre manière de nourrir sa famille. La différence entre eux n'est pas morale. Elle est géographique : l'un voyait ce qu'il faisait, l'autre ne le voit plus. L'extraction n'a pas disparu, elle s'est éloignée. Elle s'est rendue irreprésentable. Et c'est cette irreprésentabilité là, plus que la mauvaise volonté de quiconque, qui est le vrai moteur du système.

La plupart des Rodiens, et moi le premier, travaillons pour de grandes entreprises. Multinationales de l'énergie, de la finance, du conseil, de la technologie, de la pharmacie. Des entreprises qui ont des sièges à Bruxelles mais dont les activités s'étendent sur toute la planète. Des entreprises qui se présentent comme des acteurs responsables, qui publient des rapports de développement durable, qui affichent des objectifs carbone neutralité, qui sponsorisent des événements culturels et des programmes de mécénat. Des entreprises respectables, cotées en bourse, soumises à des réglementations strictes, auditées par des cabinets indépendants.

Moi, je travaillais sur la prolongation des centrales nucléaires en Belgique, projet techniquement complexe, politiquement sensible, que je croyais défendre pour de bonnes raisons. Le nucléaire, c'est de l'énergie bas carbone. Dense, stable, pilotable. Dans un monde où il faut sortir des fossiles, c'est l'un des rares outils capables de produire massivement sans émettre de CO2. Mon raisonnement était rationnel. Pragmatique. Honnête, même.

Et pourtant comme le cuivre, l’uranium provenait des mines au Niger, principalement, exploitées par Orano qui extrayait l'uranium africain pour alimenter les centrales européennes. Arlit, Akokan : deux villes surgies du désert saharien pour les besoins de l'extraction, dont les habitants respirent depuis des décennies une poussière légèrement radioactive contenant du radon, dont les nappes phréatiques portent les traces du traitement chimique du minerai, et laissant 20 millions de tonnes de boues radioactives stockées à l'air libre.

Mon salaire venait de là. Pas uniquement, pas directement. Il y avait suffisamment de couches d'abstraction entre les mines d'Arlit et mon virement mensuel pour que le lien puisse être connu sans être ressenti. Les centrales que je contribuais à prolonger tournaient grâce à cet uranium. Et l'uranium venait de territoires que je n'avais jamais vus, de corps que je ne connaissais pas, d'une violence exercée à quatre mille kilomètres de mon bureau, une violence que mon travail, précisément, rendait nécessaire.

Et les déchets ? On les stocke. On les enfouit. On les confie aux générations futures, on leur lègue des matériaux qui resteront dangereux pendant des dizaines de milliers d'années, en espérant qu'elles trouveront des solutions que nous n'avons pas trouvées. C'est peut-être là, dans cette décision silencieuse de reporter l'irrésoluble sur ceux qui n'ont pas encore voix au chapitre, que la logique extractiviste atteint sa forme la plus pure : non plus seulement prendre ailleurs dans l'espace, mais prendre ailleurs dans le temps.

Nous faisons la même chose avec le climat. Nous brûlons, nous extrayons, nous consommons et nous stockons les conséquences dans le futur. Le CO2 que nous émettons aujourd'hui restera dans l'atmosphère pendant des siècles. Les écosystèmes que nous détruisons ne se reconstituent pas à l'échelle d'une vie humaine. Les espèces que nous faisons disparaître ne reviennent pas. Nous contractons une dette dont nous ne paierons jamais les intérêts, parce que nous aurons cessé d'exister au moment où ils deviendront exigibles. 

C'est une forme de prédation parfaite : prendre à ceux qui ne peuvent pas refuser, parce qu'ils ne sont pas encore là pour le faire. L'extractivisme spatial avait au moins une géographie, on pouvait pointer sur une carte les territoires sacrifiés, nommer les populations dépossédées, imaginer en théorie leur résistance. L'extractivisme temporel n'a même pas ça. Les générations futures n'ont pas de porte-parole. Pas de syndicat. Pas de droit de veto. Pas même la possibilité de savoir ce qui leur a été pris avant qu'elles aient pu le tenir dans les mains.

J’aimerais clôturer le chapitre ici tellement le vertige me saisit. Extractivisme temporel. Sauf qu’il est là, à l'étage, il joue, il dort, il respire avec ce calme particulier des enfants qui font confiance au monde, confiance que le monde sera encore là demain matin, que rien d'essentiel n'aura changé pendant leur sommeil. Cette vie confortable construite sur des extractions que je connaissais sans les ressentir, tout cela le concerne directement. Pas ses enfants hypothétiques. Pas une abstraction commode à laquelle on peut penser avec gravité puis ranger dans un tiroir. Lui. Sa génération. Les étés qu'il vivra, les ressources qui lui resteront, le monde qu'il héritera de la somme de nos gestes ordinaires. Rode n'est pas coupable. Rode est la norme. Et moi avec elle, ce qui est peut-être, finalement, le plus difficile à accepter. La normalité. L'absolue, confortable et irréprochable normalité.

Et pourtant nous continuons. C'est la question que cette normalité laisse entière, et que je ne savais pas encore me poser : pourquoi la connaissance ne suffit-elle pas à nous déplacer ? Pourquoi peut-on savoir et rester immobile, savoir et continuer, savoir et sourire à ses voisins le dimanche matin comme si rien de tout cela n'était vrai ?

C'est là qu'Aurélien Barrau est entré, non pas pour confirmer le diagnostic, mais pour en déplacer le terrain. La crise écologique, dit-il, n'est pas d'abord une crise technique. Ni même politique, au sens étroit. C'est une crise du sensible. Une incapacité croissante, structurelle, à ressentir ce qu'on est en train de détruire. Et cette incapacité-là n'est pas une lâcheté, ni une hypocrisie. C'est une pétrification. Quelque chose s'est calcifié dans notre manière d'habiter le monde, quelque chose d'antérieur à la conscience, quelque chose qui précède le raisonnement et le conditionne. La capacité à être affecté.

 

LA POESÍA ES UN ARMA CARGADA DE FUTURO. La poésie est une arme chargée d'avenir
GABRIEL CELAYA (De Cantos iberos, 1955) Chanté par Paco Ibañez

Cuando ya nada se espera personalmente exaltante,
Más se palpita y se sigue más acá de la conciencia,
Fieramente existiendo, ciegamente afirmando,
Como un pulso que golpea las tinieblas.

Quand on n'attend plus rien qui personnellement exalte,
mais qu'on palpite encore en deçà de toute conscience,
farouchement vivant, aveuglément affirmé,
comme un pouls qui cogne dans les ténèbres.

Cuando se miran de frente
Los vertiginosos ojos claros de la muerte,
Se dicen las verdades;
Las bárbaras, terribles, amorosas crueldades.

quand on regarde en face
les yeux clairs et vertigineux de la mort,
alors on dit les vérités;
les barbares, terribles, amoureuses cruautés

Poesía para el pobre, poesía necesaria
Como el pan de cada día,
Como el aire que exigimos trece veces por minuto,
Para ser y en tanto somos, dar un sí que glorifica.

Poésie pour le pauvre, poésie nécessaire
Comme le pain quotidien
Comme l'air qui nous est indispensable treize fois par minute
Pour être comme nous sommes, donner un oui qui glorifie

Porque vivimos a golpes,
Porque apenas si nos dejan
Decir que somos quien somos,
Nuestros cantares no pueden ser sin pecado un adorno
Estamos tocando el fondo.

Parce que nous vivons à coups,
Parce qu'ils nous laissent à peine
Dire que nous sommes ce que nous sommes
nos chants ne peuvent, sans péché, n'être qu'ornement.
Nous touchons le fond

Maldigo la poesía concebida como un lujo,
Cultural por los neutrales, que lavándose las manos
Se desentienden y evaden.
Maldigo la poesía de quien no toma partido,
Partido hasta mancharse.

Je maudis la poésie conçue comme un luxe
Culturel pour les indifférents, qui s'en lavant les mains
Se détournent et fuient
Je maudis la poésie de celui qui ne prend pas parti
Prendre parti jusqu'à se salir les mains

Hago mías las faltas.
Siento en mí a cuantos sufren
Y canto respirando.
Canto y canto y cantando
Más allá de mis penas,
De mis penas personales, me ensancho.

Je fais miennes les fautes.
Je ressens en moi tous ceux qui souffrent
Je chante comme je respire,
Je chante , je chante et en chantant
Au delà de mes peines
De mes peines personnelles, je grandis

Quiero daros vida, provocar nuevos actos,
Y calculo por eso con técnica qué puedo.
Me siento un ingeniero del verso y un obrero
Que trabaja con otros a España,
A España en sus aceros

Je veux vous donner vie, provoquer des actes nouveaux,
Et je calcule pour cela avec méthode, ce que je peux
Je me sens un ingénieur du vers et un ouvrier
Qui travaille avec d'autres pour l'Espagne
Pour forger ce pays

No es una poesía gota a gota pensada.
No es un bello producto. No es un fruto perfecto.
Es lo más necesario:
lo que no tiene nombre.
Son gritos en el cielo, y en la tierra son actos.

Ce n'est pas une poésie pensée goutte à goutte
Ce n'est pas un beau produit. Ce n'est pas un fruit parfait
C'est ce qu'il y a de plus nécessaire :
Ce qui n'a pas de nom
Ce sont des cris dans le ciel, et sur terre ce sont des actes.


 

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