ACTE I - CHAPITRE 4 : Y EN LA TIERRA SON ACTOS

Ce qui suit tente de nommer ce qui a eu lieu. Mais nommer implique choisir, et choisir implique laisser dans l'ombre ce qu'on ne choisit pas, non par indifférence, mais par l'impossibilité physique de tout tenir dans un seul récit. TomorRode, ce furent des centaines de personnes, des milliers d'heures données, des engagements tenus dans la discrétion la plus totale, des présences qui n'ont jamais demandé à être citées et qui ont pourtant rendu possible tout ce qui le fut.

Je pense à chacun d'eux en écrivant ces pages. À ceux dont les noms n'apparaissent pas ici, non parce qu'ils ont moins compté, mais parce qu'un récit qui voudrait tout consigner finirait par ne rien transmettre. La reconnaissance que j'éprouve envers chaque personne ayant un jour mis la main à l'œuvre de TomorRode est sans condition et sans hiérarchie. Elle précède ce texte et le déborde de toutes parts. À travers quelques portraits emblématiques choisis pour leur force d’illustration, ces pages tentent simplement de témoigner de la richesse humaine de cette aventure collective. Si certains noms n'y figurent pas, ils n'en demeurent pas moins ancrés dans cette histoire commune.

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Une ivresse particulière naît à construire ce dont on ne sait pas encore si cela tiendra, une ivresse que rien d'autre ne donne tout à fait, pas même l'amour, parce que l'amour se dirige vers quelqu'un de précis, il réduit le monde à deux corps qui s'appartiennent au moins le temps de se désirer, alors que le collectif, lui, n'a pour destinataire que le vague et le possible, cet horizon qui n'existe pas encore et qu'on parie ensemble de faire advenir. Alors au printemps 2019, nous pariions sur la capacité d'une trentaine de personnes à construire une alternative dans une commune qui n'avait pas demandé qu'on lui propose autre chose, et c'est cette absence de demande préalable qui rendait l'entreprise à la fois plus précaire, parce qu'elle n'avait pour se justifier qu'elle-même, ses propres raisons intérieures, cette conviction modeste et tenace que tenter valait mieux que renoncer.

Les réunions se terminaient tard. On rentrait dans les rues désertes de Rode en reparlant encore de ce qu'on venait de décider, incapables de lâcher le fil, et ce qu'on éprouvait alors était difficile à nommer exactement, pas tout à fait de l'enthousiasme, qui se dissipe trop vite, pas tout à fait de la conviction, qui est souvent une manière de ne plus douter, mais quelque chose de plus instable : la sensation d'exister par nous-mêmes. Cette sensation-là ne dure pas longtemps en général. Le réel la consume. Mais pendant qu'elle dure, elle a une qualité que rien d'autre n'a, elle vous donne l'impression, rare, que vous habitez votre propre vie plutôt que de la subir.

Nous nous étions organisés selon les principes de l'holacratie et plus précisément de la sociocratie. Deux mots pour une même intuition : faire fonctionner un groupe sans chef, non pas dans la confusion d'une absence de structure, mais dans une autre forme de structure, où l'autorité ne descend pas d'un sommet vers une base mais se distribue en cercles autonomes, chacun souverain dans son domaine, chacun rendant compte aux autres sans dépendre d'eux. La sociocratie y ajoute la décision par consentement plutôt que par majorité, on ne vote pas pour ou contre, on s'assure simplement que personne n'a d'objection raisonnée à ce qu'une initiative soit tentée. La nuance paraît mince, mais le vote majoritaire crée des perdants, des frustrations qui s'accumulent, des minorités silencieuses qui finissent par s'éloigner.

Pour être tout à fait honnête, je n'en suis toujours pas convaincu. Non par impatience, ou pas seulement. C'est une pratique profondément belge, faite de compromis, et je n'y ai jamais été naturellement porté. Il y a dans le consentement un déplacement du problème : on n'élimine pas la tension, on la dilue jusqu'à ce qu'elle devienne supportable pour tout le monde mais vraiment désirée par personne. La prochaine fois, je tenterais ce que Laloux nomme le processus de conseil, celui qui veut agir consulte ceux que son geste concerne, et les experts de la matière, puis décide. Cela exige davantage de confiance, c'est vrai. Mais il y a une motivation réelle dans l'idée d'être moteur, de ne pas attendre que l'absence d'objection suffise à autoriser le mouvement.

Huit cercles thématiques se constituèrent ainsi, par affinité : alimentation, énergie, mobilité, zéro déchet, culture et pédagogie, nature, économie et finance éthique, lien et communication. Cette nomenclature dressait une cartographie des points de friction entre le monde tel qu'il est et le monde tel qu'on voulait qu'il soit. Chaque cercle définissait ses propres objectifs, conduisait ses projets sans en référer à une instance supérieure. L'organisation vivait par ses membres, non par ses chefs, et cette inversion du rapport habituel produisait la sensation que ce qui se passait nous appartenait vraiment.

Bien que nous n'en étions qu'à nos premiers balbutiements, encore habités par un profond sentiment d'illégitimité, un comité de quartier nous sollicita, souhaitant apposer le logo de TomorRode sur leur affiche de sensibilisation routière. Non parce que nous avions un pouvoir officiel quelconque, mais parce que nous incarnions une forme d'identité collective à laquelle ils voulaient s'associer, et cette légitimation par la présence, ce fait d'exister comme sujet reconnu dans le tissu d'une commune, est peut-être l'une des reconnaissances politiques les plus profondes qu'un collectif citoyen puisse obtenir, précisément parce qu'elle échappe à toute mesure.

C'est dans cette période que nous avons rencontré Eric Van Campenhout. Il vivait à Rode, et avait entrepris de transformer sa ferme de Lansrode en un lieu rebelle à toute désignation si on envisage les catégories habituelles. Pas tout à fait une exploitation agricole, pas tout à fait un lieu de recherche, pas tout à fait un espace militant, tout à la fois, articulés autour d'une même intuition fondamentale sur la possibilité de faire vivre autrement les liens entre la terre, les gens et le sens. Trois piliers simples : nature et alimentation, collectif, culture. Permaculture, conférences, concerts. Eric tenait tout ça ensemble avec l'obstination tranquille des gens qui ont décidé, une fois pour toutes, que leur vie serait cohérente avec leurs convictions.

La ferme de Lansrode n'est pas un lieu ordinaire. Elle porte dans ses pierres une histoire qui remonte aux moines de l'abbaye de la Cambre, qui y creusèrent des étangs pour y pratiquer la pisciculture, parce que les nobles des environs s'étaient réservé le gibier de la forêt de Soignes. Huit siècles plus tard, nous nous réunissions dans ce lieu conçu précisément pour contourner les logiques d'accaparement féodal, pour inventer une autonomie alimentaire à petite échelle.

Eric nous laissa nous réunir dans son annexe, une petite dépendance accolée au corps principal de la ferme, une table en bois, une petite cuisine pour y partager un verre. Ce n'était pas grand. C'était exactement ce dont nous avions besoin : un lieu qui nous inspirait. Le fait qu'Eric nous ait ouvert cet espace sans contrepartie, avec cette évidence généreuse des gens qui n'ont pas besoin de calculer leur hospitalité, compte dans l'histoire de TomorRode d'une façon que nous n'avons peut-être pas suffisamment dite pendant que cela se passait. Les choses essentielles ont cette qualité particulière de paraître évidentes au moment où elles ont lieu, et ce n'est qu'a posteriori qu'on mesure ce qui serait advenu sans elles.

C'est dans la grange de Lansrode que TomorRode choisit de se montrer pour la première fois au public. Ses colonnes intérieures en briques portent la charpente avec une élégance robuste, bâtie pour la permanence. Le 15 juin 2019, la ferme ouvrit ses portes pour accueillir le lancement officiel du mouvement. Des stands, une visite de la ferme, la liste des cercles thématiques sur des panneaux que nous avions fabriqués. Je me souviens d'une lumière de début d'été, de l'herbe un peu haute autour de la grange, des enfants, dont le mien, qui couraient comme coutumiers de l'endroit. Une fragilité habitait cet après-midi : nous avions une conviction et une ignorance en proportions à peu près égales, ce qui est peut-être la condition la plus honnête dans laquelle on puisse se lancer, parce que la conviction seule mène au dogmatisme et l'ignorance seule à la paralysie.

Plus d'une centaine de personnes vinrent ce jour-là. Certains pour découvrir la ferme, d'autres attirés par la permaculture, d'autres encore qu'on n'aurait su dire pourquoi ils étaient là, une intuition sans nom les avait conduits jusqu'ici sans qu'ils puissent tout à fait l'expliquer. Chacun entrait dans la résilience par son chemin, par l'un des cercles, comme si nous avions tendu plusieurs fils différents dans l'espoir que quelqu'un, quelque part, en saisisse au moins un.

Je me souviens de cette lumière de début d'été, de cette frénésie douce qui n'était pas encore de l'euphorie mais qui en avait la qualité de promesse. Ce qui se passait débordait ce que nous avions prévu, non pas en ampleur seulement, mais en nature.

Ce soir-là, en rentrant, j'ai compris que nous n'étions plus tout à fait ce que nous avions été le matin. Pendant des mois, nous avions été une trentaine de personnes qui pensaient différemment, isolées les unes des autres dans leur différence, chacune portant en elle une certaine vision du monde sans trouver où la déposer. Ce jour du 15 juin 2019 avait fissuré cette solitude. Nous devenions autre chose, non pas un mouvement, le mot était encore trop grand, mais des noyaux de condensation. En physique atmosphérique, les nuages ne se forment pas à partir de rien : il leur faut des particules infimes, grains de poussière, autour desquelles la vapeur d'eau peut commencer à s'agréger. Sans ces noyaux, l'humidité reste diffuse, invisible, incapable de prendre forme. Nous étions devenus ces particules-là, pas le nuage, pas encore, peut-être jamais complètement, mais ce autour de quoi quelque chose de plus large pouvait commencer à se condenser, à prendre corps, à devenir visible dans le ciel de Rode.

Les noyaux de condensation ne savent pas ce qu'ils déclenchent, ils ne dirigent pas le nuage, ils rendent possible ce qui les dépasse, et cette différence, entre diriger et rendre possible, est peut-être tout ce qu'un collectif citoyen peut honnêtement prétendre faire.

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Un malaise particulier accompagne l'exercice qui consiste à dresser la liste de ce qu'un collectif a réussi à faire exister. Une pudeur à l'envers, si l'on peut nommer ainsi cette gêne particulière qui saisit celui qui doit énoncer ce qu'il préférerait laisser dans le silence tranquille de l'évidence.

Je m'y risque pourtant, parce que c'est précisément cet exercice que Celaya réclamait depuis 1955 quand il écrivait que sur la terre ce sont des actes. Les actes, une fois qu'ils ont eu lieu, demandent à être nommés, non pour se prévaloir d'eux mais pour reconnaître leur existence, pour les soustraire à cet oubli docile que le système réserve à tout ce qui sort de ses rails, pour qu'ils puissent, le cas échéant, servir de preuves minuscules qu'autre chose était possible.

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Il y a des personnes qui n'attendent pas qu'on leur dise quoi faire pour faire ce qui doit être fait. Amélie est de celles-là, et cette qualité, qu'on ne sait jamais exactement comment acquérir, paraissait traverser tout ce qu'elle touchait avec la régularité des personnes rigoureuses et besogneuses. Guide-nature, elle connaissait les plantes sauvages de Rode, les arbres, les oiseaux avec la précision de quelqu'un qui a appris à regarder. Son caractère apaisé avait du mal à cacher la militante, et ce jusqu'au-boutisme parfois radical que certains trouveraient excessif et qui lui permettait précisément de faire ce que des modérés n'achèvent jamais.

Le GASAP Gas'Hoek existait avant TomorRode : elle en était l'initiatrice. Ce détail dit quelque chose sur la nature de ce que nous faisions, non pas inventer ex nihilo, mais reconnaître, fédérer, donner une voix commune à des initiatives qui cherchaient déjà à exister sans toujours trouver entre elles le langage qui leur aurait permis de se reconnaître. Un Groupe d'Achat Solidaire de l'Agriculture Paysanne : quelques familles liées à un maraîcher local qui reçoivent chaque deux semaines ce que la terre a donné, ni plus ni moins, selon une logique qui inverse celle du supermarché en plaçant le risque agricole du côté du consommateur plutôt que du producteur.

Amélie devint la référente du cercle alimentation. Sa présence, dans tout ce qui suivit, fut de cette qualité que je viens de dire : elle apportait sans bruit ce qu'elle avait à apporter, elle restait quand d'autres s'éloignaient. Le cercle se mit à organiser des conférences sur des sujets que peu de communes de la région auraient eu l'idée d'aborder dans ce format. L'une des premières eut lieu le 2 décembre 2019 à la résidence Blaret, un home pour personnes âgées, car la transition n'avait pas à se faire entre soi, dans des espaces militants, elle devait croiser les générations dans un lieu où la mémoire et l'expérience avaient leur place.

La Grainothèque suivait un principe similaire appliqué aux semences : qui en avait récoltées les apportait, qui en cherchait pouvait en prendre, avec l'engagement tacite de rapporter à son tour une partie de sa récolte si les plantes poussaient. Économie du don au sens le plus rigoureux, sans comptabilité explicite, sans réciprocité immédiate, sans équivalence marchande. Les semences, ce fondement silencieux sur lequel reposent dix mille ans d'agriculture et donc de civilisation, ont été progressivement privatisées par quelques multinationales semencières dont les brevets transforment en marchandise monopolisée ce qui fut pendant des millénaires un commun de l'humanité. Il y a dans cette opération une dimension proprement scandaleuse. La Grainothèque de Rode, à son échelle dérisoire, faisait le geste inverse. En janvier 2022, la grainothèque s’installa dans un coin de la bibliothèque communale : une victoire silencieuse, la reconnaissance par une administration publique que ce que nous proposions méritait d'être hébergé dans le tissu durable de la commune.

En avril 2024, le cercle alimentation organisa une semaine entière qu'il appela la Semaine de l'autonomie. Six jours, six soirées, six entrées différentes vers la même question : Daniel sur l'autonomie et la liberté intérieures, parce qu'il aurait été incohérent de parler d'autonomie alimentaire sans s’interroger sur ce que l'autonomie veut dire dans la vie d'une personne. Nicolas sur le potager chez soi. Amélie elle-même sur le kimchi et les bienfaits de la fermentation, ces savoirs anciens que la modernité industrielle avait commencé à oublier et que les générations actuelles redécouvrent comme une révélation alors qu'ils avaient nourri l'humanité pendant des millénaires. Sophie sur la rénovation et l'isolation des maisons. Rita sur le verger-potager en permaculture Let's Plant. Et le dimanche, le Repair Café qui clôturait la semaine, comme une manière de dire que tout cela tenait ensemble, l'autonomie alimentaire, l'autonomie énergétique, l'autonomie de la réparation, l'autonomie intérieure, et que séparer ces dimensions revenait à manquer l'essentiel de ce qui s'y jouait.

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François est de ceux qu'on ne décrit pas, qu'on tente de cerner sans y parvenir. Il fait partie de ces personnes que l’on rencontre rarement et qu’on n’oublie jamais. Une armoire à glace, comme on dit, qui avait tout fait dans la vie : la restauration, la menuiserie, la construction de maisons en terre et paille, rien ne l'effrayait, et cette absence de peur n'était pas de la témérité, c'était une connaissance des matières et des techniques telle que les obstacles habituels n'en étaient plus. Militant de gauche, soutenant Extinction Rebellion et Les Soulèvements de la Terre, il était doté de cette capacité de rendre vivant n'importe quel sujet, de cet art d'embarquer les autres qui faisait que, à ses côtés, tout semblait faisable. Pas parce qu'il minimisait les obstacles, mais parce qu'il les regardait différemment : comme des problèmes appelant des solutions, non comme des preuves que rien n'était possible. Il nous réservait toujours, avec Annie, un accueil chaleureux chez lui.

Les potagers partagés naquirent sous son impulsion, et ils furent probablement les projets les plus visibles, les plus tangibles de TomorRode. L'idée venait des Victory Gardens américains et britanniques de la Seconde Guerre mondiale, ces jardins urbains qui avaient fini par constituer, au plus fort du conflit, près de la moitié de la production légumière des pays concernés. Transposée à Rode, l'idée conservait son fond : l'espace public peut redevenir productif, la nourriture peut à nouveau se cultiver à quelques mètres de là où elle se consomme, le geste élémentaire de mettre les mains dans la terre peut retrouver une dignité politique que des décennies de suburbanisation ornementale avaient fini par évacuer.

Le jardin collectif avait d'abord voulu s'installer avenue des Cygnes, dans un espace vert communal laissé à l'abandon. Déployant une douzaine de volontaires, nous défrichâmes, retournâmes la terre, enlevâmes les déchets, amendâmes le sol. Mais le voisinage voyait d'un mauvais œil nos intentions. Malgré des tracts dans les boîtes aux lettres du quartier, on déterrait systématiquement nos plantations. La goutte d'eau fut quand le chien d'un promeneur s'empoisonna sur le terrain. François, trouvant toujours des solutions là où d'autres auraient renoncé, relança le projet. Le potager collectif s'installa alors avenue du Verger, sur un terrain mis à disposition par une famille rodienne qui croyait à ce que nous tentions et qui acceptait de prêter ce qu'elle possédait.

Tous les samedis après-midi, de quinze à dix-sept heures, nous nous y retrouvions, Sophie, Frédérique, François, moi, d'autres au gré des samedis, jamais exactement les mêmes mais toujours quelqu'un, ce qui est peut-être la définition la plus juste d'un collectif vivant : un noyau stable que des présences variables viennent enrichir sans jamais le rendre identique d'une fois à l'autre. Nous avons testé des techniques que la plupart d'entre nous découvraient en les pratiquant : buttes, lasagnes, paillage, design en permaculture, avec cette humilité particulière des amateurs sérieux qui n'ont pas peur de se tromper parce qu'ils savent que se tromper fait partie de l'apprentissage. Nous nous trompions souvent. Les récoltes furent inégales selon les saisons. Mais ce qui poussait dans ce jardin n'était pas seulement des légumes : c'était la preuve corporelle, déposée dans nos mains terreuses, qu'il était possible de produire de la nourriture autrement que selon la chaîne logistique mondiale qui nous l'apporte ordinairement.

François me l'a dit ensuite, avec cette franchise directe qui était la sienne : il avait vraiment apprécié l'équipe qu’il formait au potager avec Sophie et Frédérique. Ils ont même fait la couverture du Buurten qui immortalise ces moments. Pour lui, le succès d'un projet réside dans sa transmission à de nouvelles équipes qui le font évoluer. Toute la difficulté est de trouver ces personnes. C'était une lucidité sur ce qui manquait, sur ce que TomorRode n'a pas su faire : lâcher ce qu'on avait commencé pour que d'autres le continuent autrement. Le jardin collectif ne trouva pas tout à fait cette relève. Il s'essouffla avec le départ de ceux qui le portaient. Damasio a raison quand il dit que la reconquête sensorielle est une forme de résistance : mettre les mains dans la terre de Rode, c'est réactiver des circuits nerveux que des décennies de distance avec le sol avaient mis en veille. Mais la résistance biologique ne suffit pas si elle ne se transmet pas.

Il y avait aussi, parallèlement, les Incroyables Comestibles, installant des bacs potagers dans l'espace public avec une règle simple : n'importe qui peut y prendre ce qu'il veut, n'importe qui peut y planter ce qu'il veut, sans permission ni contrôle. Rita, Amélie, François en portèrent le projet jusqu'à la signature d'une convention avec la Commune en janvier 2022. A l'échelle d'un bac de légumes, c’est la création d’un commun au sens strict, un espace où le rapport à la ressource n'est ni celui de la propriété privée ni celui de l'administration publique, mais celui de l'usage partagé régulé par la seule confiance mutuelle. Que cette confiance puisse exister, que les bacs ne soient pas systématiquement saccagés, que les légumes y poussent pour nourrir ceux qui les cueillent : voilà le fait véritablement remarquable, la preuve, contre le cynisme massivement diffusé par notre culture, de la persistance dans nos sociétés anesthésiées d'une capacité, rudimentaire certes, mais une capacité d'autogouvernement. Nous avons construit, sans nécessairement en avoir conscience à l'époque, de minuscules laboratoires du commun. 

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Si TomorRode a une grande réussite indiscutable, c'est le Repair Café. Et au cœur de cette réussite, il y avait Sophie. Sophie et Nestor formaient, dans l'intimité, un couple, et dans l'engagement, quelque chose de plus difficile à nommer, ce genre d'alliance où la complémentarité n'efface pas la différence mais s'en nourrit. Restaurateurs de meubles anciens à Rode, dans le respect des techniques des anciens ébénistes, ils avaient passé vingt ans à rendre aux objets ce que le temps leur avait pris : leur lustre, leur cohérence, cette dignité propre aux choses bien faites qui demandent simplement qu'on leur consacre l'attention qu'elles méritent. On comprend, quand on sait cela, pourquoi un Repair Café leur avait semblé naturel, non pas une cause militante qu'on adopte mais un prolongement évident de ce qu'on avait toujours fait, l'extension d'un geste professionnel vers la vie de la commune.

Sophie tenait le Repair Café dimanche après dimanche, avec cette énergie qui ne cherche pas à se faire remarquer, cette compétence technique réelle, et cette capacité à tenir dans la durée sans attendre que la durée se justifie. Il y a une continuité évidente entre réparer ce qui se casse et apprendre à ceux qui ne savent pas encore. Dans les deux cas, il s'agit de transmettre la conviction que les choses peuvent être autrement qu'elles ne se présentent au premier regard.

L'idée ne vient pas de Rode. En 2009, Martine Postma organisa le tout premier Repair Café à Amsterdam, mue par une observation simple : de plus en plus de gens ne savent pas quoi faire d'autre que jeter ce qui se casse, non parce qu'ils le veulent, mais parce qu'ils ne savent pas comment faire autrement. En 2019, il en existait presque 1 700 dans 35 pays. Ce chiffre révèle la nature du besoin auquel répond l'idée, non pas un gadget de militants écologistes, mais une réponse à ce que des millions de gens ressentent diffusément : cette coupure croissante avec les objets qui composent leur vie quotidienne.

À Rode, le Repair Café ouvrit ses portes le 15 septembre 2019, à My Bubble, chemin Courbe 31. Près de cinquante objets furent réparés ce premier dimanche, ce qui parut beaucoup à l'époque et paraît encore plus rétrospectivement, quand on se souvient que rien dans la commune ne préparait à ce genre d'événement. À partir de là, et pendant des années, le rendez-vous se tint chaque troisième dimanche du mois, de quatorze à dix-sept heures trente. Cette cadence régulière était elle-même une victoire : rien n'est plus difficile à maintenir dans un engagement bénévole que la répétition tranquille, cette présence qui ne demande pas qu'on soit héroïque chaque fois, mais simplement qu'on soit là, encore là, dimanche après dimanche.

Nicolas s'occupait de ce que personne ne voit mais sans quoi rien ne fonctionnerait : la logistique, les outils, l'intendance que les projets militants négligent régulièrement et dont l'absence les tue tout aussi régulièrement. Ensemble, Sophie, Nestor, François et Nicolas créèrent le Repair Café Rode VZW, se dotant ainsi d'une structure juridique propre, capable de servir d'interlocuteur avec la Commune, de gérer un budget, de signer des conventions, de durer au-delà des personnes qui l'avaient fondée. TomorRode, elle, n'avait jamais voulu prendre cette forme, non par négligence administrative, mais par conviction : une ASBL, c'est une structure figée, avec des chefs désignés, une hiérarchie inscrite dans les statuts, exactement ce que nous cherchions à dépasser. Que le Repair Café se dote d'une personnalité juridique propre n'était donc pas TomorRode qui s'institutionnalisait, c'était l'une de ses émanations qui trouvait la forme dont elle avait besoin pour durer.

Ce qui se passait dans ces dimanches après-midi de My Bubble ne ressemblait à aucun autre moment de la vie de Rode, et pas seulement pour les objets qu'on y apportait. Car le Repair Café était aussi, et peut-être surtout, un café : des tables, du thé à la menthe, des parts de gâteau faits maison, et des gens qui venaient pour ça : des personnes âgées qui n'avaient plus beaucoup d'occasions de s'asseoir quelque part et de discuter, des enfants de bénévoles qui prenaient leur goûter. Le troisième dimanche du mois était devenu, sans qu'on l'ait tout à fait planifié ainsi, ce qui manquait à Rode : un café social, un endroit où l'on pouvait entrer sans avoir de raison précise, et en ressortir avec le sentiment diffus mais réel d'avoir existé pour quelqu'un d'autre pendant quelques heures.

La reconnaissance vint aussi d'ailleurs, la Commune accepta d'inscrire le Repair Café dans le calendrier officiel des déchets distribué à chaque ménage rodien. Geste administratif en apparence, et pourtant : cette inscription signifiait que désormais, au moment de décider du sort d'un objet défaillant, les habitants de Rode avaient sous les yeux une troisième option entre le garder inutilisable et le jeter. Réparer. La date était là, imprimée entre les collectes. Un changement s’était produit dans la grammaire ordinaire du déchet, non par décret, non par campagne de sensibilisation, juste par la présence régulière et têtue d'un groupe de bénévoles qui avaient fini par s'imposer comme une évidence dans le tissu de la commune.

On parlait, on écoutait, on montrait et on apprenait, on riait parfois de l'absurdité de la pièce qu'il fallait trouver, on repartait avec un objet réparé ou avec la compréhension de pourquoi il ne pouvait pas l'être, et dans les deux cas enrichis de ce qu'on n'avait pas en arrivant. Stiegler nommait avec insistance le soin comme alternative à la prolétarisation généralisée, et ce qui se jouait dans ces dimanches était précisément du soin : soin pour les objets, soin pour les savoir-faire qui les ont produits, soin pour ces personnes qui avaient simplement besoin d'un endroit où s'asseoir et d'une tasse de thé pour se souvenir qu'elles appartenaient encore à quelque chose. Le Repair Café défaisait cette déliaison pendant quelques heures, un dimanche par mois, à l'échelle d'une commune périphérique. C'est peu. C'est tout. 

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Parler de la finance d’une manière accessible n’était pas donné à tout le monde. Et Catherine avait une façon de faire qui n'avait rien de professoral. Elle ne cherchait pas à impressionner. Elle cherchait à faire comprendre, avec la patience de quelqu'un qui sait que les résistances ne sont pas de la mauvaise volonté mais de l'ignorance, et que l'ignorance se traite autrement que par le mépris. Ce qui impressionnait le plus chez elle, c'est qu'elle ne ménageait ni son temps ni son énergie pour répandre cette bonne parole. 

Le cercle économie et finance éthique prit à bras-le-corps ce qui est peut-être la dimension la plus difficile à transformer parce que la plus invisible : ce qu'on fait de son argent, où il dort, ce qu'il finance pendant qu'on n'y pense pas. Le 16 septembre 2019, une première soirée porta sur les politiques d'investissement des banques traditionnelles, sur le financement des énergies fossiles, sur la spéculation sur les matières agricoles qui contribue aux crises alimentaires des pays du Sud. Une autre fut consacrée à NewB, la coopérative financière belge née en 2011 dans la foulée directe de la crise bancaire de 2008, à l'initiative de vingt-quatre organisations rassemblées autour d'un projet de banque éthique et durable. Sa conférence à la ferme Blaret, par exemple, fut suivie d'effets concrets et immédiats : plusieurs couples de rodiens ouvrirent leur compte courant chez NewB dans les semaines qui suivirent. Une conférence qui change la vie réelle des gens, c'est une chose rare, et qui ne s'obtient que par la qualité du raisonnement et de l’engagement.

NewB finit par perdre sa licence bancaire en 2022, faute de capitaux suffisants, et ce dénouement révèle la difficulté de faire vivre une alternative dans un système qui n'est pas neutre à son égard. Mais l'échec de NewB ne rétroagit pas sur ce qu'elle avait représenté pour ceux qui y avaient cru : la preuve, fragile et réelle à la fois, qu'on pouvait vouloir autre chose pour son argent que le rendement et l'opacité.

Le SEL Sourire existait à Rode avant TomorRode, sous l'impulsion de Stéphanie. Un Système d'Échange Local : chaque service rendu est comptabilisé en temps. Ce parti-pris change tout : dans le SEL, l'heure du médecin vaut l'heure du jardinier, l'heure de l'avocat vaut l'heure de la baby-sitter, ce qui inverse exactement la hiérarchie économique que notre société tient pour naturelle. Le SEL Sourire fonctionna un temps, puis s'éteignit, faute de quelqu'un pour porter la coordination dans la durée. 

Pourquoi cela me paraît encore intéressant, des années après que le SEL ait disparu, c'est que le principe reste juste même si la pratique n'a pas tenu. Le SEL préfigure ce dont notre époque aura sans doute besoin quand elle commencera sérieusement à interroger la place de la monnaie dans la coordination des activités humaines. La défaite d'une expérience particulière n'invalide pas le principe qu'elle portait, elle indique seulement les conditions qui n'étaient pas encore réunies pour qu'il puisse pleinement se déployer.

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Après des années passées dans la direction d'une ASBL, Huguette connaissait de l'intérieur ce que tenir une structure associative demande vraiment : la comptabilité, les dossiers, cette intendance silencieuse qui maintient debout ce que d'autres construisent avec enthousiasme. Elle voyait à la fois la beauté du geste et le prix qu'il coûte, et ce regard-là, chez elle, n'était pas de la méfiance. C'était de la lucidité.

Devenue guide-nature, elle avait rédigé son mémoire sur la vallée du Kwadebeek, comme pour comprendre et s’approprier d’autant plus un territoire d’où elle était native. Ce que j'admirais particulièrement chez elle, c'est qu'elle gardait toujours une juste mesure dans ses propos, cette capacité à ne jamais simplifier ce qui ne l'est pas, ce respect pour la complexité des vies que les injonctions à changer ignorent souvent.

La réunion sur l'eau, en décembre 2019, était une de ces choses que TomorRode n'avait pas créées, mais qu'elle avait peut-être rendues possibles en changeant l'atmosphère de Rode, cette qualité de l'air collectif qui fait que certaines conversations peuvent enfin avoir lieu, que des gens qui se cherchaient depuis des années se trouvent enfin un soir dans la même pièce.

Parmi eux, Michel, un gaillard costaud, descendant de Polonais, si je ne dis pas de  bêtise, avec le physique et la carrure qu'on s'imagine. Michel pêchait, et c'est là que tout avait commencé : on ne pêche pas longtemps dans des eaux qui se dégradent sans finir par s'en indigner. Ancien fonctionnaire aux travaux publics, il portait dans sa tête une connaissance de Rode et de son histoire que peu de gens possèdent encore. A ses côtés, j'avais souvent l'impression d'être élève, et ce n'est pas une sensation désagréable quand celui qui enseigne le fait sans en avoir l'air. C'est lui qui avait rédigé la pétition sur la pollution des eaux, ce geste solitaire et obstiné de quelqu'un qui décide qu'il faut bien que quelqu'un le fasse. Huguette, elle, avait structuré le mouvement, donnant à cette indignation dispersée la forme d'une réunion, d'un collectif, d'une action possible.

Les deux ensemble témoignent de ce que TomorRode rendait possible : Michel avait la colère juste et la connaissance du terrain, Huguette avait la méthode et la lucidité des gens qui savent transformer une inquiétude en force organisée. Sans TomorRode, sans l'existence d'un cadre où ce genre de préoccupation pouvait prendre la forme d'une réunion plutôt que d'une pétition sans suite, cette rencontre aurait-elle eu lieu ? Je ne sais pas. Je crois que non.

Ce groupe sur la gestion de l’eau devint l'une des ramifications les plus complexes de l'élan TomorRode : la journée de l'eau de juin 2022, organisée en partenariat avec la Commune à Lansrode, réunit plus d'une centaine de personnes. Les lettres envoyées aux riverains de l'étang Gevaert pour les inviter à participer à son réaménagement représentaient exactement ce que nous avions voulu être : non pas un mouvement qui réclame, mais un collectif citoyen qui s'immisce dans les décisions qui concernent le territoire, qui ouvre des espaces de délibération là où les administrations auraient procédé.

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Le cercle lien et communication assumait une fonction qu'on remarque rarement quand elle est bien faite mais dont l'absence se ferait cruellement sentir : maintenir la cohérence narrative de l'ensemble, faire en sorte que les différents cercles se sachent les uns les autres, donner aux habitants de Rode qui n'étaient pas directement engagés une fenêtre par laquelle suivre ce qui se faisait en leur nom.

Nous étions un petit groupe, quelques femmes et moi, mais un groupe qui savait ce qu'il faisait. Julie, ancienne directrice de communication, avait apporté ce réflexe professionnel qui manque souvent aux collectifs militants : une charte graphique cohérente, une identité visuelle reconnaissable. Je m'occupais du site web tomorrode.be et des newsletters, qu'Isabelle avait la gentillesse de traduire, parce qu'une initiative bilingue qui ne l'est que dans ses intentions n'est bilingue qu'à moitié. Nos réunions de cercle se tenaient souvent chez Jessica. Elle avait un long passé de militante derrière elle, des années à avoir cru à des choses et à les avoir vues s'essouffler, et ce passé lui donnait sur ce que nous faisions un regard que nous, qui commencions, n'avions pas encore. Elle aurait pu s'en protéger, de ce nouvel engagement, garder ses distances avec ce qui pourrait à nouveau décevoir. Elle avait choisi l'ouverture. Sa porte et cette hospitalité sans conditions ni calculs, faisaient partie de ce qui rendait le cercle possible.

Le cercle assurait aussi une réalité moins visible mais tout aussi essentielle : le lien avec l'extérieur. Nous faisions le pont avec d'autres initiatives de transition de la région, Waterloo, Linkebeek, Braine-l’Alleud qui étaient venus présenter leur organisation, leur manière de faire, et nous épargner bien des erreurs, avec des acteurs rodiens comme la bibliothèque Charles Bertin notamment, institution vivante et engagée, avec laquelle Nathalie faisait le lien. Nathalie, emportée par un cancer, trop tôt, avec cette vitalité et cet engagement enthousiaste pour TomorRode qui rendaient son absence d'autant plus criante. Elle incarnait exactement ce que le cercle voulait être : quelqu'un qui fait circuler, qui relie, qui maintient vivant le tissu entre des gens.

Sophie eut l'idée des babeleirs, du néerlandais babbelen qui veut dire bavarder, ces billets de réflexion plus libres, plus personnels, qui prolongeaient les conversations des TomorRode Cafés dans un espace écrit où elles pouvaient se déployer avec plus d'ampleur. Ces textes ne cherchaient pas à convaincre par l'argumentation directe, ils proposaient une atmosphère, une réflexion, ce que Damasio aurait peut-être nommé un alliage incandescent entre affect, percept et concept. Une idée simple, comme les meilleures, qui donnait à TomorRode une voix écrite au-delà des comptes rendus et des annonces.

Ce livre est ce que ce cercle avait, sans le savoir, commencé à écrire.

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Il y a une chose que je ne lui ai jamais dite à l'époque, et que je lui ai avoué récemment. Par certains côtés, Claire me faisait penser à ma grand-mère, décédée l'année de naissance de mon fils, professeur de lettres classiques, qui désespérait de mes fautes d'orthographe mais terminait toujours son sermon par : mais tu as un style, continue à travailler ce style. Claire est aussi professeur de lettres classiques, et malgré le fait qu'elle soit pensionnée depuis un temps, elle a une énergie qui ferait honte à beaucoup de gens plus jeunes, un style d'écriture fin, ce regard sur les textes qui voit immédiatement ce qui tient et ce qui vacille. En écrivant ces lignes, je pense à l'une et à l'autre. Et j'espère que ma grand-mère serait fière de ce qu'elle a pu, malgré tout, transmettre.

C'est à Claire que l'on doit les TomorRode Cafés, leurs comptes rendus minutieux et vivants, et une conviction plus difficile à nommer : celle que la conversation elle-même, bien menée, bien accueillie, bien documentée, était un acte politique. Le quatrième dimanche du mois lui était consacré, sous sa coordination infatigable. Le premier TomorRode Café eut lieu le 22 septembre 2019 au Bal d'Or, rue du Hameau 186, dans le quartier de De Hoek. Claire en garde un souvenir précis, ce soir où ils rangeaient le local le cœur dans les étoiles, parce qu'on avait rêvé le TomorRode Café et qu'il était né, chaleureux et convivial. Ossain et ses amis musiciens avaient chauffé l'ambiance, l'accordéon avait fait danser, les enfants avaient fabriqué avec Nancy des guirlandes en papiers de récupération. Un buffet généreux, des vins, des bières, des jus de fruits préparés par Anne-Françoise. Et surtout, fait qui peut paraître anecdotique en Flandre mais qui ne l’est pas à Rode : des néerlandophones venus s'installer en terrasse et discutant volontiers avec nous, bien plus volontiers qu'on ne l'aurait attendu, comme si l'occasion seule avait manqué et que la barrière linguistique, ce vieux fantôme qui hante les communes périphériques de Bruxelles, fondait dès qu'un lieu et un moment commun s'offraient à elle pour se dissiper.

Les rendez-vous se succédèrent, chacun avec son thème, chacun avec son public : la migration des oiseaux avec Jens Goos, les abeilles et les pollinisateurs sauvages avec Laurent Gijsels et Amélie, la forêt et la ville avec Kobe Kiekens et Sarah Hublou, l'interprétation de L'Homme qui plantait des arbres de Jean Giono par Luc Vandermaelen un dimanche de novembre 2019, quarante personnes dans la salle, ce silence particulier qui se forme quand un texte juste rencontre une voix qui sait le porter. L'histoire de Rode racontée par Pierre-Yves Bouvy à partir de ses cartes postales anciennes, et l'on découvrait à travers ces images jaunies que la commune avait été autre chose que ce qu'elle était devenue : des fermes, des vergers, des sentiers, une géographie du quotidien qui s'était érodée sans que personne ne s'en aperçoive. Herman Van Rompuy vint en janvier 2022 en tant que poète et président de la Fondation de la Forêt de Soignes, avec cette intelligence ferme et cette sensibilité profonde dont les participants gardèrent un souvenir presque ému. Plus tard, des cafés littéraires consacrés aux écrivaines et écrivains rodiens, des cafés sur le deuil, sur la musique dans nos vies, sur la solidarité internationale.

Ces après-midis bilingues sur des sujets qui concernent la communauté sans être immédiatement électoralistes incarnaient ce que la vie démocratique officielle a largement perdu : la possibilité d'une conversation citoyenne, en deux langues, sur des enjeux communs. La culture de la délibération démocratique est fragile. Elle ne se maintient que par ces exercices réguliers où des citoyens ordinaires apprennent à se parler, à s'écouter, à construire ensemble une compréhension partagée d'enjeux communs. Claire avait compris, avec la précision de quelqu'un qui a passé sa vie à faire vivre des textes devant des classes, que les mots ne servent à rien si personne ne les entend vraiment. Elle créait les conditions pour qu'on s'entende.

Claire avait un rêve et ce rêve était de faire venir Francis Hallé à Rode. TomorRode, c'était cela aussi : permettre aux rêves de s'incarner, par confiance dans le groupe. Et un soir de juin 2023, dans la grange de Lansrode, ce rêve devint réel d'une ampleur que même elle n'aurait peut-être pas imaginée aussi pleinement.

Deux conférenciers. Deux projets. Deux approches différentes de penser l'avenir de la forêt, organisée conjointement avec Natuurpunt. Patrick Huvenne présenta en premier son projet de Parc National des Forêts du Brabant, quarante-cinq mille hectares réunissant la forêt de Meerdaal, la forêt de Soignes et le Bois de Halle, traversant les trois régions linguistiques de Belgique dans ce pays où presque tout ce qui traverse les frontières communautaires ressemble à un miracle administratif. Sa conviction était tranquille, de cette tranquillité des gens vraiment compétents qui n'ont pas besoin d'embellir ce qu'ils disent.

Puis vint Francis Hallé. Botaniste, il avait passé sa vie dans les forêts primaires tropicales à comprendre comment un système vivant peut atteindre un degré de complexité que notre intelligence linéaire ne sait presque pas appréhender. Et depuis quelques années, avec l'opiniâtreté de quelqu'un qui sait qu'il n'a plus beaucoup de temps mais que l'idée, elle, en a tout le temps qu'il faut, il portait un projet : créer une forêt primaire en Europe de l'Ouest. Pas restaurer une forêt ancienne. Pas protéger une forêt existante. En créer une, depuis le début, sur plusieurs siècles, dans un espace qu'on laisserait vivre sans intervenir, une forêt que personne parmi les vivants d'aujourd'hui ne verrait dans sa maturité. Un acte de confiance envers des générations qui ne sont pas encore nées.

Deux cents personnes dans la grange ce soir-là. Je me souviens d'une qualité de silence particulière quand Hallé parlait, ce silence qu'on n'entend pas souvent, qui n'est pas l'absence de bruit mais une forme d'attention collective très tendue, comme si les gens avaient peur de briser le fil. Il parlait d'arbres avec la même précision et la même tendresse qu'un autre parlerait de personnes qu'il aime. C'est peut-être là que résidait l'essentiel de ce qu'il transmettait, indépendamment du contenu de la conférence : la démonstration vivante qu'on peut consacrer une existence entière à quelque chose qui ne vous appartient pas, qui ne vous ressemble pas, qui ne vous répond pas dans votre langue, et en tirer une forme de plénitude que les autres formes d'ambition ne procurent pas.

Je suis sorti de cette grange avec le sentiment diffus, difficile à formuler, d'avoir reçu quelque chose. Pas une information. Pas un argument. Une posture. Je pense à cette après-soirée parfois, à ce repas partagé à l’extérieur dans la ferme de Lansrode, cette manière d'habiter brièvement un bonheur qui n'était pas personnel mais collectif, qui n'appartenait à personne et qui nous appartenait à tous.

Je pensais à Claire, à ce don qu'elle avait de porter les rêves sans les afficher, avec la discrétion des gens qui savent que les grandes choses ne s'annoncent pas, elles arrivent. Elle avait voulu Francis Hallé à Rode. Francis Hallé était venu à Rode. Deux cents personnes avaient reçu ce qu'elles ne savaient pas qu'elles cherchaient. C'est le genre de trace que TomorRode a réussi à faire exister. Et si, comme me le disait ma grand-mère, ce qui compte n'est pas d'éviter les fautes mais de travailler le style, alors ce soir-là, dans la grange aux colonnes de briques, nous avions, je crois, quelque chose qui ressemblait à du style.