Jusqu'à présent, j'ai raconté. J'ai déroulé ma traversée, mes prises de conscience, des lieux, des rencontres, des moments de joie et de concrétisation, des moments où le sol s'est dérobé sous des certitudes que je croyais acquises. Le récit avait sa nécessité. On ne pense pas dans le vide. On pense à partir de ce qu'on a vécu, de ce qui nous a traversés, de ce qui a fait craquer en nous les évidences héritées. Mais le récit, à un certain point, atteint sa limite. Il montre, il fait sentir, il rend les choses présentes, mais il ne suffit pas à les comprendre. Pour comprendre, il faut quitter le terrain de l'expérience singulière pour rejoindre celui des concepts, des structures, des architectures de pensée qui permettent de saisir ce que l'expérience ne fait qu'effleurer.
C'est ce passage que ce préambule voudrait préparer. Et je sais qu'il comporte un risque. Le risque de perdre, en chemin, le lecteur qui s'était reconnu dans le récit, qui s'y était personnifié, qui avait senti que ce livre parlait aussi de sa propre vie. Le passage au conceptuel peut être ressenti comme un refroidissement, un abandon de la chair au profit de l'abstraction, une montée dans des hauteurs où l'air se raréfie. Je voudrais désamorcer ce risque d'emblée, en disant ceci, penser n'est pas s'éloigner de l'expérience. Penser c'est approfondir l’expérience, c’est la ressentir dans toutes ses facettes. Le concept n'est pas l'ennemi du vécu ; il en est le prolongement, la manière de le tenir, de le faire durer, de le partager au-delà de la singularité de celui qui l'a vécu.
Il y a une joie propre à la pensée, qui n'est pas inférieure à la joie du récit. C'est la joie de comprendre, ce moment où une chose confuse devient claire, où un nœud se dénoue, où ce qui semblait inextricable se révèle traversé par une logique qu'on n'avait pas vue. Cette joie, je voudrais la faire partager. Parce que la transition que ce livre appelle ne se fera pas seulement par l'émotion, par l'indignation, par le récit des catastrophes. Elle se fera aussi, et peut-être surtout, par la capacité à penser autrement, à se donner des concepts qui rendent désirable et possible ce qui paraît aujourd'hui impensable. Penser est un acte politique. Et apprendre à penser autrement est peut-être le premier des actes de transformation.
Mais je sais qu'en passant ce seuil, une objection se lève chez beaucoup de lecteurs. Elle est sourde, parfois, à peine formulée. Un agacement, une résistance, un haussement intérieur d'épaules. Tout cela est bien joli, mais cela ne marchera jamais. Le système est trop puissant. Les habitudes sont trop ancrées. Les intérêts sont trop verrouillés. Les humains sont ce qu'ils sont, égoïstes, court-termistes, incapables de changer. Vos communs, vos mailles, vos rêveries de privilégiés qui ont le luxe de penser à l'avenir pendant que le monde réel continue sa course, sont des utopies. Et l'utopie, on sait où elle mène : au mieux à l'impuissance, au pire à la catastrophe.
Cette objection mérite une réponse. Pas un mépris, pas un contournement, pas une fuite en avant qui prétendrait l'ignorer. Une réponse. Parce qu'elle est puissante, parce qu'elle est répandue, et parce qu'elle abrite, il est vrai, une part de vérité. Oui, le système est puissant. Oui, les habitudes sont ancrées. Oui, les intérêts sont verrouillés. Tout cela est vrai, et ce livre ne le nie pas, il le décrit même. Mais l'objection commet une erreur de raisonnement qu'il faut mettre au jour, parce qu'une fois cette erreur dévoilée, toute l'objection bascule, et la charge de la preuve change de camp.
L'erreur est la suivante. L'objection demande à l'alternative de prouver qu'elle marchera, tout en accordant au système existant un crédit illimité, sans jamais lui demander, à lui, de prouver qu'il peut continuer. Elle exige des garanties d'un côté et n'en exige aucune de l'autre. Elle place toute la charge de la preuve sur ce qui n'existe pas encore, et aucune sur ce qui existe déjà. Or c'est exactement l'inverse qu'il faudrait faire. Parce que la vraie question, celle qui devrait précéder toutes les autres, n'est pas de savoir si l'alternative marchera. La vraie question est de savoir si le système actuel peut continuer.
Et là, les choses deviennent claires d'une clarté presque insupportable. Le système actuel ne peut pas continuer. Ce n'est pas une opinion, ce n'est pas une conviction militante, ce n'est pas un pari idéologique. C'est une description, appuyée sur des données qui s'accumulent depuis un demi-siècle et qui ne sont sérieusement contestées par personne qui ait pris la peine de les examiner.
Notre civilisation repose sur une consommation de ressources qui dépasse largement ce que la planète peut fournir et régénérer. Nous franchissons, l'une après l'autre, les limites au-delà desquelles les grands équilibres qui ont permis l'épanouissement de l'humanité se déstabilisent : le climat, la biodiversité, les cycles de l'azote et du phosphore, l'acidification des océans, l'usage des sols. L'énergie abondante et bon marché sur laquelle tout notre édifice a été construit, les énergies fossiles, est par nature finie, et son extraction devient chaque année plus coûteuse, plus difficile, plus destructrice. Les ingénieurs qui regardent ces courbes sans complaisance, comme Jean-Marc Jancovici dont les analyses ont rendu visible pour beaucoup ce qui restait abstrait, parlent d'un mur vers lequel nous accélérons. Pas d'une pente douce. D'un mur.
Si l'on prend au sérieux ces données, et il faut une singulière capacité d'aveuglement pour ne pas les prendre au sérieux, alors la continuation du système actuel est ce qui relève de l'utopie. Au sens étymologique du mot, l'utopie est ce qui n'a pas de lieu, ce qui ne peut pas exister, ce qui est par nature irréalisable. Et c'est exactement ce qu'est devenu le projet de continuer comme avant. Continuer à croître indéfiniment dans un monde fini est une utopie, au sens le plus strict, parce que c'est physiquement impossible. Le véritable utopiste de notre époque n'est pas celui qui propose des communs et des mailles et des sobriétés choisies. Le véritable utopiste est celui qui croit que la machine extractive peut continuer sa course sans rencontrer les limites physiques du monde dans lequel elle se déploie. L'utopie a changé de camp. Et ceux qui se moquent des rêveurs sont eux-mêmes les rêveurs les plus dangereux, parce que leur rêve est celui qui nous précipite contre le mur.
Voilà le renversement. Une fois qu'on l'a opéré, tout change. Proposer une alternative cesse d'être une rêverie facultative pour devenir une nécessité vitale. Non pas parce qu'on aurait la garantie que l'alternative réussira, on n'a aucune garantie de ce genre, et ce livre ne prétend pas en offrir. Mais parce que l'absence d'alternative est la garantie de la catastrophe. Face à l'incertitude, il ne faut pas comparer la probabilité de réussite des options, mais l'ampleur de ce qu'on gagne ou perd selon qu'on agit ou non. Si nous ne tentons rien, la catastrophe est certaine. Si nous tentons quelque chose, elle devient seulement possible, et avec elle s'ouvre la possibilité, même mince, d'autre chose. Entre une catastrophe certaine et une catastrophe possible assortie d'une chance de salut, le choix rationnel n'est pas douteux. Il faut tenter.
Je voudrais répondre, plus précisément, aux différentes voix qui portent l'objection, parce qu'elles ne sont pas toutes de la même nature, et qu'il serait injuste de les traiter toutes de la même manière.
Il y a la voix du réalisme fatigué, qui dit que les humains ne changent pas, qu'ils sont trop égoïstes et trop court-termistes pour adopter les comportements que la situation exige. Cette voix a vu des projets échouer, des bonnes volontés s'épuiser, des espoirs déçus. Elle veut nous protéger de la naïveté. Je lui réponds ceci : vous avez raison, les humains ne changent pas facilement de comportement par la seule force de la conviction morale. C'est précisément pour cela que ce livre ne mise pas sur le changement des comportements individuels. Il mise sur la transformation des structures, des infrastructures, des institutions qui rendent certains comportements possibles et d'autres impossibles. On ne demande pas aux gens d'être meilleurs. On propose de changer le cadre dans lequel leurs choix s'inscrivent. C'est une tout autre stratégie, et elle ne repose pas sur l'hypothèse improbable d'une conversion morale généralisée.
Il y a la voix de l'expertise technique, qui dit que tout cela est plus compliqué que nous le croyons, que l'économie, l'énergie, le commerce mondial obéissent à des lois que les amateurs ne comprennent pas, et que les solutions simples sont toujours fausses. Cette voix a souvent raison sur les détails, et ce livre ne prétend pas maîtriser toute la complexité technique des systèmes qu'il évoque. Je lui réponds ceci : c'est précisément parce que la complexité est immense que ce livre ne propose pas de grand soir, pas de solution unique imposée d'en haut, mais une multiplicité de mailles modestes qui s'adaptent à leurs contextes. La complexité technique du système actuel est aussi sa fragilité, un système hyperintégré s'effondre tout entier quand un maillon cède. La complexité distribuée d'un archipel de communs est au contraire une force, parce qu'elle produit de la résilience par la diversité et de la robustesse par la redondance. Loin de nier la complexité, ce livre propose d'y répondre par une autre forme de complexité, vivante, distribuée, adaptative, plutôt que centralisée et rigide.
Il y a la voix du progrès technologique, qui dit que l'innovation résoudra les problèmes, que le génie humain a toujours trouvé des solutions, qu'il suffit de faire confiance à la science et au marché pour inventer les technologies qui nous sauveront. Cette voix croit sincèrement au progrès, et il y a en elle quelque chose de respectable. Je lui réponds ceci : si vous croyez vraiment au génie humain, alors faites-lui confiance pour inventer aussi autre chose que des technologies. Faites-lui confiance pour inventer de nouvelles manières de vivre ensemble, de décider ensemble, de partager ensemble. L'innovation sociale, institutionnelle, politique est aussi de l'innovation. Croire au génie humain tout en le confinant à la seule production de gadgets toujours plus sophistiqués, c'est insulter ce génie en le réduisant à sa dimension la plus pauvre. Le véritable défi de notre siècle n'est pas technique, il est anthropologique et politique. Et c'est là que le génie humain doit s'investir.
Il y a enfin la voix du cynisme structurel, qui dit que le pouvoir ne lâchera jamais, que les multinationales écraseront toute alternative, que les puissants ne se laisseront pas déposséder. Cette voix est paradoxalement la plus proche de la mienne, parce qu'elle a vu le système, elle en a mesuré la violence, elle ne se raconte pas d'histoires sur sa bienveillance. Mais elle s'est figée dans le constat, et son constat est devenu une prison. Je lui réponds ceci : le pouvoir n'a pas besoin de lâcher pour que d'autres choses émergent à côté de lui. Les communs ne demandent pas la permission. Ils se construisent dans les interstices, sans attendre l'autorisation des puissants. L'histoire montre que les pouvoirs s'écroulent toujours plus vite qu'on ne le pense, et que ce qui les remplace est ce qui aura été patiemment construit pendant qu'ils paraissaient invincibles. Le cynisme, en accordant au pouvoir une toute-puissance qu'il n'a pas, est lui-même une forme de soumission. Il fait le travail du pouvoir à sa place, en décourageant d'avance ceux qui pourraient agir.
Il y a une cinquième voix, que je ne traiterai pas comme les autres, parce qu'elle n'est pas sincère. C'est la voix de ceux qui dénoncent l'utopie pour défendre leurs intérêts, qui agitent le spectre de la catastrophe alternative pour protéger la catastrophe en cours dont ils profitent. Cette voix domine l'espace public, elle infuse les autres scepticismes, elle se déguise en réalisme et en bon sens. Mais elle n'argumente pas, elle défend. Et avec elle, il n'y a pas de débat possible, parce que ses conclusions sont fixées d'avance par ses intérêts. Tout ce qu'on peut faire, c'est la nommer, pour que ceux qui portent les autres scepticismes, les sincères, ne se laissent pas confondre avec elle.
Une fois ces voix entendues et ces objections retournées, une fenêtre s'ouvre. Une fenêtre étroite, fragile, mais réelle. La fenêtre par laquelle on aperçoit que proposer autre chose n'est pas une rêverie de privilégiés, mais la seule attitude lucide possible dans une situation où ce qui existe est condamné. Cette fenêtre, ce livre voudrait l'élargir. Il voudrait montrer que l'alternative n'est pas une utopie au sens péjoratif, un rêve irréalisable, mais une nécessité au sens fort, ce qu'il faut bien tenter, faute de quoi nous laissons la catastrophe se dérouler sans rien lui opposer.
Et c'est ici que le travail conceptuel commence vraiment. Parce que proposer autre chose ne suffit pas. Il faut que cette autre chose soit pensée, structurée, fondée. Il faut lui donner un vocabulaire, des concepts, une cohérence. Et c'est à cette tâche que les chapitres qui suivent vont se consacrer, chacun explorant l'une des fondations sur lesquelles une alternative pourrait se construire.
Il faudra d'abord reprendre un mot que j'ai tenu en réserve pendant tout le récit, et lui rendre sa densité : le commun. Non pas le slogan galvaudé qu'on entend partout, mais cette troisième chose, ni étatique ni marchande, que la modernité a recouverte et qu'il faut redécouvrir. Le commun comme tissu plutôt que comme stock, comme activité plutôt que comme objet, comme manière de faire de la politique plutôt que comme chose à gérer.
Il faudra désintriquer ce que l'État-nation a fusionné : l'identité, l'appartenance, l'autorité, la direction, pour penser une politique qui ne soit ni le repli ni la dissolution, mais la coexistence articulée de mondes différents sous des autorités partagées et distinctes.
Il faudra ensuite penser la question de l'échelle et découvrir que l'échelle elle-même est un piège, qu'il faut sortir de la pensée continentale qui empile les pouvoirs du local au global, pour entrer dans une pensée archipélique où des mailles autonomes se relient sans se fondre. L'Archipélie, comme troisième voie entre le repli identitaire et la dissolution mondialiste.
Il faudra réintégrer ce que les sociétés modernes ont effacé, et que d'autres traditions avaient su préserver : le temps long et la place du vivant non humain dans la communauté politique. Apprendre à représenter ce qui ne parle pas, à faire entrer dans nos délibérations ceux que la modernité avait exclus et tenter de leur redonner une présence dans nos décisions.
Il faudra enfin interroger nos désirs, découvrir qu'ils ont été façonnés avant d'être voulus, qu'il ne suffit pas de les libérer mais qu'il faut apprendre à distinguer ceux qui nous augmentent de ceux qui nous diminuent. Le désir comme puissance plutôt que comme manque, et la croissance des liens comme alternative à la croissance des biens.
Voilà les pierres que cet acte va poser, l'une après l'autre. Elles ne forment pas encore un édifice, l'édifice nous tenterons de le construire dans le dernier acte, quand il s'agira de matérialiser ces concepts dans des institutions praticables et des cas concrets. Pour l'instant, il s'agit seulement de tailler les pierres, de leur donner forme, de comprendre comment elles pourraient s'assembler. C'est un travail de pensée, qui demande qu'on accepte de ralentir, de ne pas trancher trop vite, de tenir ensemble des tensions plutôt que de les résoudre prématurément.
Je ne vous demande pas, en franchissant ce seuil, d'adhérer à ce qui va suivre. Je vous demande seulement de l'examiner avec la même rigueur que vous appliquez au monde tel qu'il est. Pas plus de rigueur, ce serait injuste. Pas moins non plus, ce serait complaisant. La même. Si vous accordez au système actuel le crédit de continuer malgré tout ce que nous savons de ses limites, accordez au moins à l'alternative le crédit d'être examinée sérieusement. Et si, au terme de cet examen, vous jugez qu'elle ne tient pas, vous aurez au moins pensé la question, ce qui est déjà beaucoup dans une époque qui préfère le divertissement à la pensée.
Mais je crois, pour ma part, qu'elle tient. Pas parfaitement, rien de ce qui est humain ne tient parfaitement. Mais suffisamment pour valoir la peine d'être tenté. Et c'est cette conviction, modeste mais ferme, que les pages qui suivent voudraient partager. Non pas une certitude qu'on impose, mais une possibilité qu'on offre, à ceux qui sont prêts à la recevoir.
Le récit est derrière nous. La pensée commence. Et avec elle, peut-être, la possibilité de désirer autrement, de penser autrement, et un jour, qui sait, de vivre autrement. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, en dernier ressort. Pas d'avoir raison. Mais de rendre à nouveau pensable, et donc possible, ce que l'époque s'acharne à présenter comme impossible.